Digitized by the Internet Archive in 2010 witii funding from University of Ottawa Iittp://www.arcliive.org/details/alineetvalcourou01sade nhl^ ALINE ET VALCOUR Ht ' , ' 1 ?iî lUfJ- w-f qK;t6 «e « ALTNE ET VALCOUK ou LE ROMAN PHILOSOPHIQUE Écrit à la Bastille, nn an ayant la Révolution de France. TOME PREMIER BRUXELLES J .-.T. G-AY, I.IBKAIR,E-liîr>ITKX7R 1883 8 - iX. S-'l Nam veluti pueris absinthia tetra medente^, Cum dare conantur priùs oras poctUa circum Contingunt mellis dulci flavoque liquore. Ut puerum œtas improvida ludiflcetur Labrorura tenus; interea perpotet amarum Absinthiîe laticem deceptaque non capiatur, Sed potius tali tacta recreata valeseat. Luc. lib. 4. AVANT-PROPOS f »&7jî^ J" E roman d'Aline et Valcour est un des ^/^\ P^us curieux du trop célèbre marquis, l'ami et admirateur de Marat. Il a été écrit à une époque d'ébranlement général, alors qu'une noblesse débauchée et amollie laissait tom- ber de ses mains les rênes de l'État, qu'une bour- geoisie intelligente et riche, en révolte depuis deux siècles, s'imposait au pouvoir en déroute, et qu'au- dessous de tout cela, un peuple, abruti par un long servage, voué au mépris des classes aristo- cratiques, n'aspirait qu'à une terrible vengeance. Cette époque d'effervescence engendra une littérature à son image, toute remplie de crimes et d'orgies. Les romans du marquis de Sade sont VI AVANT-PROPOS en cela le reflet du temps : sa Justine, sa Juliette et sa Philosophie dans le boudoir sont les extrêmes limites de cette dégradation littéraire et les personnages d'Aline et Valcour ont les mêmes goûts cruels et dépravés. L'auteur se met en scène sous le nom de Valcour ; il y retrace quelques traits de sa propre histoire. Toutefois ce roman est supérieur à sa Justine et à sa Phi- losophie, en ce qu'on n'y trouve pas ces tableaux répugnants qui rendent ces derniers ouvrages illisibles, même pour les gens les plus rompus à ce genre de littérature. De Sade chargea Girouard de l'impression de son roman, en 1792. Cet imprimeur, compromis dans une conspiration royaliste, fut arrêté ainsi que de Sade. Girouard fut condamné à mort; quant à de Sade, il échappa grâce à des protes- tations de dévouement à la cause révolution- naire : il rejeta la qualification de noble, se disant petit-fils d'un valet et fils d'un parvenu vaniteux ayant acheté un titre de marquis, que lui, son fils, ne voulait point porter. Cette thèse était contraire à sa supplique sous Louis XVI, alors qu'il sollicitait sa grâce, s'appuyant sur sa haute et antique noblesse et sur les illustres faits de plusieurs de ses aïeux. Après la mort de l'imprimeur Girouard, le roman d'Aline et Valcour continua d'être AVANT-PROPOS VII imprimé secrètement jusqu'au jour de son com- plet achèvement; ce fut alors qu'il parut avec le nom de la veuve Girouard, en 1793. La Révolution était, en ce moment, dans toute sa violence, la tête du roi et de la reine venaient de tomber sous le couperet de la guil- lotine, nul n'était sûr, ni de sa fortune, ni de sa vie, et, dans ces circonstances, le roman d'Aline et Valcour trouva peu d'acheteurs. En 1795, Maradan acquit les exemplaires invendus, il remplaça les titres primitifs par de nouveaux titres et il changea aussi un frontispice. C'est ainsi qu'il existe deux éditions de ce livre, qui en réalité n'en sont qu'une. Le roman ne tarda pas, dès lors, à s'épuiser, et fut frappé, en 1815 et en 1835, d'une condamnation. Il est certain que sous la Révolution ces livres de débauches et de principes révolutionnaires pouvaient faire craindre le réveil de passions à peine éteintes ; mais ces ouvrages, peut-être alors dangereux, n'offrent plus aujourd'hui qu'un intérêt biblio- graphique. Pigoreau dans sa Petite Bibliographie Biogra- phie romancière, dit que quelques extraits du roman d'Aline et Valcoiir ont été insérés dans deux autres romans publiés, l'un en 1798, sous le titre de Valmor et Lydis, 3 volumes in-12, l'autre en 1799, Alzonde et Koradin, 2 volumes VIII AVANT-PROPOS in-12; mais nous n'avons pas eu l'occasion de rérifier cette allégation. En résumé, de tous les ouvrages de de Sade, Aline et Valconr est celui qui caractérise le mieux cet auteur, jugé si diversement, et à ce titre nous avons cru faire une oeuvre agréable aux bibliophiles en le reproduisant. ly^^'>/^,f{Tlf6.£;' 1.^'- AVIS DE L'EDITEUR. 'EST avec raison que Von peut regarder la collection de ces lettres comme un des élus ■^ piquants ouvrages qui ait paru depuis * longtemps ; jamais, on petit le dire, des contrastes aussi singitliers ne furent tracés par le même pinceau, et si la vertu s'y fait adorer par la manière intéressante et vraie dont elle est présentée, assurément les couleurs effroyables dont on s'est servi pour peindre le vice ne man- queront pas de le faire détester ; il est difficile de le mettre en scène sous tmeplus effroyable physio- nomie. AVIS DE L EDITEUR De r assemblage de tant de différents carac- tères, sans cesse aux prises les uns avec les autres, devaient résulter des aventures inouïes ; aussi pouvons-nous assurer qu'aucune anecdote réelle... qu'aucun mémoire, qu'aucun roman, n'en contient de plus singulières, et nulle part, sans doute, on ne verra l'intérêt croître et se soutenir avec autant d'adresse et de chaleur. Ceux qui aiment les voyages trouveront à se satisfaire, et l'on peut les assurer que rien n'est exact comme les deux différents tours du monde, faits en sens contraire par Sainville et par Léonore. Personne n'est encore parvenu au royaume de Butua, situé au centre de l'Afrique ; notre auteur seul a pénétré dans ces climats barbares ; ici ce n'est plus un roman, ce sont les notes d'un voyageur exact, instruit, et qui ne raconte que ce qu'il a vu. Si par des fictions plus agréables il veut à Tamoé consoler ses lecteurs des cruelles vérités qu'il a été obligé de peindre à Butua, doit-071 lui en savoir mauvais gré ? Nous ne voyons qu'une chose' de malheureuse à cela, c'est que tout se qu'il y a de plus affreux soit dans AVIS DE L EDITEUR XI la nature, et que ce ne soit que dans le pays des chimères que se trouve seulement le juste et le bon. Quoiqu'il en soit, le contraste de ces deux gou- vernements plaira sans doute, et nous sommes bien parfaitement convaincu de l'intérêt qu'il doit produire. Nous attendons le même effet de la liaison de tous les personnages établis dans ces lettres, et du rapport plein d'art, que les uns ont avec les atitres; malgré leur étonnante dispro- portion. Leurs principes devaient être opposés comme leur physionomie, et si l'on s'est permis d'en établir de bien forts, cela n'a jamais été que pour faire voir avec quel ascendant, et en même temps avec quelle facilité le langage de la vertu pulvérise toujours les sophismes du libertinage et de l'impiété. L'idée d'adoucir, et quelques dis- coîirs et quelqites mcances, s'est plus d'tmefois présentée, nous en convenons; mais l'aurions- nous pu sans affaiblir ? Ah ! quelque prononcé que soit le vice, il n'est jamais à craindre que pour ses sectateurs, et s'il triomphe il n'en fait que plus d'horreur à la vertti : rien n'est dange- XII AVIS DE L EDITEUR reiix comme d'en adoucir les teintes; c'est le faire aimer que de le peindre à la manière de Crébillon, et inanqtcer par conséquent le but moral que tout honnête homme doit se proposer en écrivant. Ce que cet ouvrage a de singulier encore, c'est d'avoir été fait à la Bastille. La manière dont, écrasé par le despotisme ministériel, notre auteur prévoyait la Révolution, est fort extraordinaire, et doit jeter sur son ouvrage une nuance d'intérêt bien vive. Avec tant de droit à exciter la curio- sité du pîcblic; avec un style pur, toujours fleuri, partout original ; avec la réunion dans le même ouvrage de trois genres : comique, sentimental et erotique; nous sommes bien silrs que cette édition va nous être enlevée sur-le-champ; deman- dée de toutes parts, parce qu'on connaît la plume de l'auteur, à peiite en pourrons-nous répandre à Paris, et nous sentons déjà le regret de ne l'avoir pas multipliée davantage. Nous exhor- tons ceux qui n'auront pu s'en procurer des exemplaires à prendre un peu de patience, la seconde édition est déjà sous nos presses. Cependant nous aurons des critiques, des AVIS DE L EDITEUR XIII contradicteurs et des ennemis, nous nen doutons pas : C'est un danger d'aimer les hommes, / C'est un tort do les (éclairer. j Tant pis pour ceux qui condamneront cet ouvrage, et qui ne sentiront pas dans quel esprit il a été fait : esclaves des préjît.gés et de Vhabitude, ils feront voir que rien n'agit en eux que V opinion, et que le flambeau de la philosophie ne luira jamais à leurs yeux. ri:fÀAA**> -ti^"^^^-^ ESSENTIEL A LIRE r 'AUTEUR croit devoir prévenir qu'ayant cédé ^ son manuscrit lorsqu'il sortit de la Bastille, il a été, par ce moyen, hors d'état de le retoucher ; comment, d'après cet inconvénient, l'ouvrage écrit depuis sept ans, pourrait il être » A L ORDRE DU JOUR ? " Il prie donc ses lecteurs de se reporter à, l'époque où il a été composé, et ils y trouveront alors des choses bien extraordinaires ; il les invite également à ne le juger qu'après l'avoir bien exactement lu d'un bout à, l'autre : ce n'est ni sur la physionomie de tel ou tel personnage, ni sur tel ou tel système isolé qu'on peut asseoir son opinion sur un livre de ce genre ; l'homme impartial et juste ne pronon- cera jamais que sur l'ensemble. ALINE ET VALCOUR LETTRE PREMIERE. DETERVILLE A VALCOUR. Paris, z juin 1778. T?^;SSous soupâmes hier, Eugénie et moi, Q-LkI'US chez ta divinité, mon cher Valcour... ^^^fl^K^ Que faisais-tu?.. Est-ce jalousie?.. Est-ce bouderie?.. Est-ce crainte?.. Ton absence fut pour nous une énigme, qu'Aline ne put ou ne voulut pas nous expliquer, et dont nous eûmes bien de la peine à comprendre le mot. J'allais demander de tes nouvelles, quand deux grands yeux bleus respirant à la fois l'amour et I 1 2 ALINE la décence, vinrent se fixer sur les miens, et m'avertir de feindre... Je me tus; peu après je m'approchai ; je voulus demander raison du mystère. Un soupir et un signe de tête furent les seules réponses que j'obtins. Eugénie ne fut pas plus heureuse; nous ne pressâmes plus; mais madame de Blamont soupira, et je l'en- tendis : c'est une mère délicieuse que cette femme, mon ami ; je doute qu'il soit possible d'avoir plus d'esprit, une âme plus sensible, autant de grâces dans les manières, autant d'aménité dans les mœurs. Il est bien rare qu'avec autant de connaissances, on soit en même temps si aimable. J'ai presque toujours remarqué que les femmes instruites ont dans le monde une certaine rudesse, une sorte d'apprêt qui fait acheter cher le plaisir de leur société. Il semble qu'elles ne veuillent avoir de l'esprit que dans leur cabinet, ou que n'en trouvant jamais assez dans ceux qui les entourent, elles ne daignent pas s'abaisser jusqu'à montrer celui qu'elles possèdent. Mais combien est différente de ce portrait l'adorable mère de ton Aline! En vérité, je ne m'étonnerais pas qu'une telle femme, quoi- que âgée de trente-six ans, fît encore de grandes passions. Pour monsieur de Blamont, pour cet indigne ET VALCOUR 3 époux d'une trop digne femme, il fut tranchant, systématique, et bourru comme s'il eût siégé sur les fleurs de lis ; il se déchaîna contre la tolérance, fit l'apologie de la torture, nous parla avec une sorte de jouissance d'un malheureux que ses confrères et lui faisaient rouer le lendemain ; nous assura que l'homme était méchant par nature, qu'il n'était rien qu'on ne dût faire pour l'enchaîner ; que la crainte était le plus puissant ressort des monarchies, et qu'un tribunal chargé de recevoir des délations, était un chef-d'œuvre de politique. Ensuite il nous entretint d'une terre qu'il venait d'acheter, de la sublimité de ses droits, et surtout du projet qu'il a d'y rassembler une ménagerie, dont je te réponds bien qu'il sera la plus méchante béte. Il arriva, quelques minutes avant de servir, une autre espèce d'individu court et carré, l'échiné ornée d'un juste-au-corps de drap olive, sur lequel régnait, du haut en bas, une broderie large de huit pouces, dont le dessin me parut être celui que Clovis avait sur son manteau royal. Ce petit homme possédait un fort grand pied affublé sur de hauts talons, au moyen des- quels s'appuyaient deux jambes énormes. En cherchant à rencontrer sa taille, on ne trouvait qu'un ventre ; désirait-on une idée de sa tête ? On n'apercevait qu'une perruque et une cra- 4 ALINE vate, du milieu desquelles s'échappait, de temps à autre, un fausset discordant qui laissait à soupçonner si le gosier dont il émanait, était effectivement celui d'un humain, ou d'une vieille perruche. Ce ridicule mortel absolument con- forme à l'esquisse que j'en trace, se fit annoncer monsieur d'Olbourg. Un bouton de rose qu'Aline, au même instant, jetait à Eugénie, vint troubler malheureuse- ment les lois de l'équilibre que s'était impo- sée le personnage, pour en déduire sa révérence d'entrée. Il heurta le bouton de rose, et défini- tivement nous arriva par la tête. Ce choc inat- tendu, cet ébranlement subit des masses, avait un peu] dérangé ses attraits factices : la cravate vola d'un côté, la perruque de l'autre et le malheureux ainsi répandu et dégarni, excita dans ma folle Eugénie une attaque de rire à tel point spasmodique, qu'on fut obligé de l'emporter dans un cabinet voisin où je crus qu'elle s'éva- nouirait... Aline se contint, le président se fâcha; monsieur de Blamont se mordait les lèvres pour ne pas éclater, et se confondait en marques d'intérêt... Deux laquais ramassèrent le petit homme qui, semblable à une tortue retournée, ne pouvait plus reprendre l'élasticité nécessaire à se rétablir sur son plat. On le rem- boîta dans sa perruque ; la cravate fut artiste- ET VALCOUR ment renouée ; Eugénie reparut, et l'annonce du souper vint heureusement tout remettre en ordre, en obligeant chacun à ne plus s'occuper que d'une même idée. Les politesses marquées du président au petit homme, l'assurance ultérieure que je reçus qu'il avait cent mille écus de rente, ce que j'au- rais parié sur sa figure ; la contrainte d'Aline, l'air souffrant de madame de Blamont, les efforts qu'elle faisait pour dissiper sa chère fille, pour empêcher qu'on ne s'aperçût de la gêne dans laquelle elle était ; tout me convainquit que ce malheureux traitant était ton rival, et rival d'au- tant plus à craindre, qu'il me parut que le prési- dent en était engoué. O mon ami, quel assemblage !.. Unir à un mortel si prodigieusement ridicule, une jeune fille de dix-neuf ans, faite comme les Grâces, fraîche comme Hébé, et plus belle que Flore ? A la stupidité même oser sacrifier l'esprit le plus tendre et le plus agréable ; adapter à un volume épais de matière l'âme la plus déliée et la plus sensible ; joindre à l'inactivité la plus lourde, un être pétri de talents, quel attentat, Valcour!.. Oh ! non, non... ou la Providence est insensible, ou elle ne le permettra jamais... Eugénie devint sombre sitôt qu'elle soupçonna le forfait. Folle, étourdie, un peu méchante même, mais prête à ALINE ET VALCOUR donner son sang à l'amitié, elle passa rapidement de la joie à la plus extrême colère, dès que je lui eus fait part de mes soupçons... Elle regarda son amie, et des larmes coulèrent sur ses joues roses que venait d'épanouir la gaîté. Elle enga- gea sa mère à se retirer de bonne heure; elle n'y pouvait tenir, et si ce forfait était réel, il n'y avait rien, disait-elle en frappant des pieds, qu'elle ne fît pour l'empêcher. Mais Aline s'obsti- nait au silence... madame de Blamont ne faisait que soupirer quand je l'interrogeais ; et nous nous retirâmes. Voilà, mon cher Valcour, l'état dans lequel j'ai laissé les choses ; tu dois à ma sincère amitié de m'instruire de tout ce que tu peux savoir de plus; attends tout de la mienne, de celle d'Eu- génie, et sois convaincu que le bonheur qui s'apprête pour nous, ne peut réellement être par- fait, tant que nous supposerons des obstacles à celui d'Aline et au tien. LETTRE II. ALINE A VALCOUR, 6 juin. ©^^CTe quelles expressions me servir? Com- ^'x]^ rnent adoucirai-je le coup qu'il faut que ^^^ je vous porte ? Mes sens se troublent, ma raison m'abandonne, je n'existe plus que par le sentiment de ma douleur... Pourquoi vous ai-je vu ? pourquoi ces traits charmants ont-ils pénétré dans mon âme ? Pourquoi m'avez-vous entraînée dans l'abîme avec vous ? Hélas ! que nos instants de bonheur ont été courts ! Qui sait, grand Dieu ! qui sait quelles sont les bornes de ceux qui doivent les suivre ? Mon ami, il l'aut ne nous plus voir... Le voilà dit ce mot cruel ; j'ai pu le tracer sans mourir !.. Imitez mon cou- rage. Mon père a parlé en maître, il veut être obéi. Un parti se présente, ce parti lui convient. 8" ALINE cela suffit ; ce n'est pas mon aveu qu'il demande, c'est son intérêt qu'il consulte, et le sacrifice entier de tous mes sentiments doit être fait à ses caprices. N'accusez point ma mère, il n'y a rien qu'elle n'ait dit, rien qu'elle n'ait fait, rien qu'elle n'imagine encore... Vous savez comme elle aime sa fille, et vous n'ignorez pas non plus les sentiments de tendresse qu'elle éprouve pour vous... Nos larmes se sont mêlées... Le barbare les a vues, et n'en a point été attendri... O mon ami ! je crois que l'habitude de juger les autres, rend nécessairement dur et cruel. — C'est un parti convenable, madame, a-t-il dit en fureur à ma mère ; je ne souffrirai point que ma fille le manque ; d'Olbourg est mon ami depuis vingt-cinq ans, et il a cent mille écus de rente; toutes vos petites considé- rations peuvent-elles balancer un argument de cette force ? Épouse-t-on par amour aujour- d'hui ?.. C'est par intérêt; ces seules lois doivent assortir les nœuds de l'hymen; hé, qu'importe de s'aimer, pourvu qu'on soit riche ! L'amour donne-t-il de la considération dans le monde ? Non, en vérité, madame, c'est la fortune, et l'on ne vit point sans considération. D'ailleurs qu'a donc mon ami d'Olbourg pour inspirer de l'éloignement à votre fille ? (Oh, Valcour, je voudrais que vous le vissiez !) Est-ce parce que ET VALCOUR ce n'est pas un de ces freluquets du jour, qui faisant croire à une jeune personne qu'ils en sont épris uniquement parce qu'ils la savent très riche, épousent la dot et laissent la fille ?ou peut- être ce sont les talents et l'esprit qui vous sédui- sent. Quoi! parce qu'un homme aura fait quel- ques comédies, quelques épigrammes, qu'il aura lu Homère et Virgile, il possédera, de ce moment, tout ce qu'il faut pour faire le bonheur de votre fille ! Vous voyez, mon ami, sur qui tombait ce dernier sarcasme; mais le cruel craignant que nous ne l'eussions pas encore entendu : — Je vous prie, répliqua-t-il en colère, madame, d'écrire sur-le-champ à monsieur de Valcour que ses visites m'honorent infiniment, sans doute, mais qu'il m'obligera pourtant de les supprimer; je ne veux pas donner ma fille à un homme qui n'a rien. — Sa naissance, reprit ma mère, vaut mieux que la mienne. — Je le sais bien, madame; voilà toujours l'orgueil des filles de condition ; avec elles la naissance fait tout. Voulez-vous que ma fille éprouve avec son Valcour ce qui m'est arrivé avec vous? Épouser du parchemin?.. A quoi me sert, je vous prie, celui que vous m'avez donné?.. J'aimerais mieux vingt-cinq mille lÔ ALINE francs par an, que toutes ces généalogies, qui comme les vers phosphoriques, ne brillent que par l'obscurité, ne sont illustres que parce qu'on n'en voit pas l'origine, et dont on peut dire tout ce qu'on veut, parce que le bout manque. Val- cour est d'une bonne maison, je le sais; il a de plus un puissant mérite à vos yeux, il est pas- sionné pour les belles-lettres; mais moi, que cette considération touche fort peu... je veux de l'argent, et il n'a pas le sou. Voilà sa sentence, apprenez-la-lui, je vous le conseille. A ces mots il a disparu, et nous a laissées, ma mère et moi, dans les larmes. Cependant, mon ami, car il faut que je répande un peu de baume sur les blessures que je viens de faire, l'espoir n'est pas banni de mon cœur, et cette mère respectable, que j'idolâtre, et qui vous aime, me charge positivement de vous dire qu'elle ne veuf pas que vous vous désespériez... Elle est presque sûre d'obtenir du temps, et dans des circonstances comme celles où nous sommes, le temps fait beaucoup. Ren- dez-vous donc aux ordres de mon père ; ne venez plus, mais écrivez-nous. Une affaire de la plus grande importance enchaînera le président à Paris tout l'été, et je crois que ma mère obtiendra d'aller passer cette saison seule avec moi dans sa petite terre de Vertfeuille, près d'Or- ET VALCOUR léans ; unique bien qu'elle ait apporté à mon père qui, comme vous voyez, le lui reproche assez cruellement *. Son but est d'obtenir du président de ne rien précipiter ; elle se chargera, dit-elle, de me disposer à tout, et de vaincre mes répugnances, pourvu qu'on ne presse rien, et qu'on nous laisse passer quelques mois toutes deux solitairement à Vertfeuille... Mon ami, si elle l'obtient, je vous avoue que je regarderai cela comme une demi-victoire ; le temps est tout dans d'aussi terribles crises, c'est tout avoir que d'en obtenir. Adieu, ne vous alarmez pas, aimez-moi, pensez à moi, écrivez-moi... que je remplisse tous vos moments comme vous occupez tout mon cœur... O mon ami ! il faudrait bien peu de chose pour nous séparer à jamais; mais ce qui me console au moins dans mon malheur, c'est la certitude où je suis qu'aucune force divine ou humaine, ne parviendrait à m'empêcher de vous aimer. " Cette terre vaut seize mille livres de rente, elle avait été la seule dot de madame de Blamont, mais il existait dans le contrat qu'elle se marierait séparée de biens ; cette clause, et ce médiocre revenu, relativement à la fortune immense de monsieur de Blamont, étaient les deux motifs de ses reproches. LETTRE III. VALCOUR A ALINE. 7 juin. ^£2Q3Pui, je l'ai lu ce mot cruel... J'ai reçu le /fr(&)/\ coup qui doit briser ma vie, et toutes ^!^7^^ les facultés qui la composent ne se sont point anéanties ! O mon Aline ! quel art avez- vous donc mis à me le porter 1 Vous me donnez la mort et vous voulez que je vive!., vous détruisez l'espoir et vous le ranimez!., non je ne mourrai point... Je ne sais quelle voix se fait entendre au fond de mon cœur... Je ne sais quel organe secret semble m'avertir de vivre et que tous les instants de la félicité ne sont pas encore éteints pour moi... non je ne sais quel il est, ce mouvement, mais je lui cède... Ne plus vous voir, Aline!., ne plus m'enivrer, dans ces yeux que j'adore, du sentiment délicieux de mon amour!., est-ce bien vous qui me l'ordonnez?.. Ah ! qu'ai-je donc fait pour mériter un tel sort .-'.. ALINE ET VALCOUR 13 moi renoncer au charme de vous posséder un jour ! mais non... vous ne me le dites pas. Mon malheur accroît mon inquiétude; il nourrit encore les chimères que vos paroles consolantes cherchent à rendre moins affreuses : il ne faut que du temps dites-vous ; du temps, Aline!.. oh ciel ! songez-vous quel il est, celui que l'on passe loin de ce qu'on aime ?.. où l'on ne peut plus entendre sa voix, où l'on ne jouit plus de ses regards ; n'est-ce pas ordonner à un homme d'exister en se séparant de son âme ?.. J'étais prévenu de ce coup fatal, Déterville m'y avait préparé... mais j'ignorais que les choses fussent si avancées, et surtout que votre père exigerait que je ne vous visse plus... Et qui donc a pu l'instruire de nos secrets? Ah! peut-on se cacher quand on aime? S'il a dérobé nos regards, il aura surpris notre amour... que ferai-je, hélas ! pendant cette terrible absence... que voulez-vous que je devienne ? au moins si j'avais pu vous voir encore une fois avant cette funeste sépara- tion!., si j'avais pu vous dire combien je vous aime... il me semble que je ne vous l'ai jamais dit... oh non, je ne vous l'ai jamais dit comme je l'éprouve... et comment aurais-je réussi ? quel mot aurait pu rendre ce feu divin qui me dévore? Tantôt anéanti par la force même de ce senti- ment qui m'absorbe... tantôt brûlé par vos 14 ALINE regards... mon âme éprouvait, sans pouvoir peindre ; toutes les expressions me paraissaient trop faibles... et maintenant je me désole d'avoir tant perdu d'occasions ou de les avoir si mal em- ployées. Comme je vais les déplorer ces moments si courts et si doux! Aline, Aline, croyez-vous donc que je puisse vivre sans les retrouver? Et cependant vous pleurerez... votre âme sera noyée dans la douleur, et je n'en pourrai partager les angoisses!.. Qu'il ne se fasse pas au moins, ce cruel hymen... Je regarde ce que vous dites comme un serment qu'il ne se consommera jamais... le barbare, il vous sacrifie... et à quoi.''.. à son ambition, à son intérêt... et il ose encore trouver des sophismes pour appuyer ses affreux systèmes !.. « L'amour, dit-il, ne fait pas le bon- heur dans les nœuds de l'hymen. »Et que sont-ils donc ces nœuds quand l'amour ne les forme pas ? Un pacte mercenaire et vil, un trafic hon- teux de fortunes et de noms, qui n'enchaînant que les personnes, laissent les cœurs à tout le désordre du désespoir et du dépit. Que devien- nent alors ces biens qu'on a recherchés ? Les ménage-t-on pour des enfants qui ne sont plus que le fruit du hasard ou de l'intérêt? On les dissipe, on les perd plus promptement encore qu'ils ne se sont acquis, et le besoin que chacun des deux a de secouer la chaîne qui le presse, ET VALCOUR 15 ouvre l'abîme épouvantable qui les engloutit en un jour. Où se trouve donc alors et le profit et le bonheur de ces mariages de convenance, puis- que ces mêmes fortunes, qui en ont formé les nœuds, s'anéantissent ou pour les relâcher ou pour les dissoudre ? Mais se flatter de rappeler votre père à des opinions raisonnables, c'est entreprendre de faire remonter un fleuve à sa source. Indépen- damment des préjugés de son état, préjugés cruellement odieux sans doute, il a encore ceux (passez-moi le terme) d'une tête étroite et d'un cœur froid ; et l'erreur est trop chère à ces sortes de gens pour espérer de les en faire revenir. Que madame de Blamont est respectable dans tout ceci et combien je l'adore ! quelle conduite, quelle sagesse! quel amour pour vous ! adorez-la cette mère tendre, vous n'êtes formée que de son sang... Il est impossible, il est moralement impossible qu'une seule goutte de celui de cet homme cruel puisse couler dans vos veines... tendre et divine amie de mon cœur, que j'aime à m'imaginer quelquefois que vous n'avez reçu l'existence dans le sein de cette mère adorable que par le souffle de la divinité ; la mythologie des Grecs, n'admettait-elle pas ces sortes d'exis- tences ? Ne les avons-nous pas reçues dans nos opinions religieuses ? Mais il eût fallu un mira- 1 5 ALINE cle... Et pour qui, grand Dieu ! pour qui la nature en fera-t-elle, si ce c'est pas pour mon Aline... N'en est-elle pas un elle-même?.. Lais- sez-la-moi, cette opinion, ma divine amie, elle me console... Elle ajoute, ce me semble, encore au culte que je vous dois... Oui, Aline... oui, vous êtes fille d'un dieu, ou plutôt vous êtes un dieu vous-même, et c'est par vos regards que la nature entière reçoit l'existence : vous purifiez tout ce qui vous touche, vous vivifiez tout ce qui vous entoure ; la vertu n'est douce qu'auprès de vous, on ne la connaît qu'où vous êtes; soutenue par l'empire de la beauté, c'est sous vos traits qu'elle captive, c'est par vous qu'elle séduit ; et je ne me sens jamais si honnête que lorsque je vous approche ou que je vous quitte. Qui rani- mera maintenant dans mon cœur ces sentiments qui naissent prés de vous... qui me fortifiaient dans le reste de ma vie ? Mon âme va se flétrir séparée de la vôtre, elle va devenir comme ces fleurs qui se desséchent à mesure que s'éloignent d'elles les rayons de l'astre qui les fit éclore... O ma chère Aline ! il n'est plus un instant de félicité pour moi sur la terre... Mais je vous écrirai du moins... Vous me le permettez?.. Je le pourrai... Hélas ! c'est une consolation sans doute, mais qu'elleest loin decelle que je désire... qu'elle est loin de celle qu'il me faut... Et quand ET VALCOUR 17 sera-t-il ce voyage ? quoi, je ne vous verrai pas avant qu'il s'entreprenne, et pour la première fois de ma vie, depuis trois ans que je vous connais, je passerais une saison entière éloigné de vous?.. Ordre barbare!., père cruel! adou- cissez-le, Aline, ce terrible et funeste arrêt... Que je puisse vous voir encore un seul jour... une seule heure, hélas ! je ne veux que cela pour vivre un an; je recueillerai dans cette heure précieuse, tout ce que mon âme aura besoin de sentiments pour la faire exister des siècles... Mère adorable, souffrez que je vous implore; c'est à vos pieds que cette grâce est demandée... Rappelez cette indulgence si active et si tendre, qui vous caractérise sans cesse ; cette bonté, cette humanité qui vous rend si sensible au sort amer de l'infortune. Hélas! vous n'aurez jamais secouru de malheureux dont les maux fussent plus cuisants. Que la nature m'ac- cable de tous ceux qu'elle voudra; mais qu'elle me laisse les yeux d'Aline et son cœur... J'at- tends votre réponse ; je l'attends comme les criminels attendent le coup de la mort. Ah ! si je la crains, c'est que je la devine... Mais une heure, Aline... une seule heure... ou vous n'avez jamais aimé... Au moins éloignez cet homme... qu'il n'aille pas avec vous à la campagne... Je ne vous dis pas de refuser les nœuds qu'on vous I 2 ALINE ET VALCOUR offre avec lui... Non, Aline, je ne vous le dis point ; il est de certains cas où la recommanda- tion même est un outrage, et je crois que c'est dans celui-ci. Oui, j'ose être sûr de vous, parce que vous m'avez dit que je ne vous étais pas indifférent, et que vous ne voudriez pas arracher le cœur de votre ami. LETTRE IV. ALINE A VALCOUR. 9 _;?««. E VOUS sais gré de votre résignation, ?^1k:r mon ami, quoiqu'elle ne soit pas très j^^^j/ entière ; n'im.porte, n abusez pas de ce que je vais vous dire, mais ma reconnaissance eût été moindre si vous eussiez obéi de meilleur cœur. Que vos peines s'adoucissent, ô mon cher Valcour, par la certitude que je les partage. Je ne sais ce que ma mère a dit à son mari, mais monsieur Dolbourg n'a point reparu depuis le soir où il soupa ici, et j'ai cru lire moins de sévé- rité dans les yeux de mon père ; n'allez pas croire qu'il résulte de là que ses premiers projets se soient anéantis, je vous aime trop sincèrement pour laisser germer dans votre cœur une espé- rance qu'il ne faudrait que trop tôt perdre. Mais les choses ne seront pas, au moins, aussi pro- 20 ALINE chaînes que je le craignais, et dans une cir- constance comme celle où nous sommes, je vous le répète, c'est tout obtenir que d'avoir des délais. Notre voyage à Vertfeuille est décidé : mon père trouve bon que nous allions, ma mère et moi, y passer la belle saison, ses affaires l'obli- geant à rester tout l'été à Paris : il nous laissera seules et tranquilles; mais je ne vous cache pas, mon ami, qu'une des clauses de cette permission est que vous n'y paraîtrez pas. Jugez, d'après cette sévérité, s'il serait possible de vous accor- der l'heure que vous sollicitez avec tant d'ins- tance ? A l'envie que ma mère avait de savoir du président pour quelle raison vous lui étiez devenu, dans l'instant, si suspect, il a répondu : « Qu'il ne s'était jamais imaginé, quand « on vous présenta chez lui, que vous osassiez « porter vos vues sur sa fille ; qu'au seul titre « de connaissance et d'ami de société, il n'avait « pas mieux demandé que de vous accueillir ; « mais que s'étant enfin aperçu de nos senti- « ments mutuels, cette fatale découverte l'avait « déterminé à se choisir promptement un gendre « qui enlevât à un séducteur sans bien l'espé- « rance de détourner sa fille de ses devoirs, et « qu'il n'avait rien trouvé de mieux que mon- ET VALCOUR « sieur Dolbourg homme très riche, et son ami < depuis longtemps. » Ma mère très contente de l'amener peu à peu à une explication, sans combattre absolument son projet, lui a demandé les motifs de son éloignement pour vous. Le peu de fortune est devenu tout de suite son argument indestruc- tible, et ne pouvant, disait-il, vous refuser des qualités (comme si son orgueil eût été désolé d'un aveu qu'il lui était impossible de ne pas faire) il s'est rejeté d'abord sur vos défauts, et celui qu'il vous reproche avec le plus d'amer- tume, est le manque d'ambition, la nonchalance étonnante dont vous êtes pour votre fortune, et le tort affreux que vous avez eu, selon lui, de quitter si jeune le service. A cela, ma mère a voulu opposer vos talents, votre amour pour les let- tres, qui absorbant tout autre goût, vous a, pour ainsi dire, isolé, afin d'étudier plus à l'aise. Ici, le président, ennemi capital de tout ce qui s'ap- pelle beaux-arts, s'est enflammé de nouveau... — Et que font ces misères-là au bonheur de la vie ? madame, a-t-il répliqué avec humeur ; avez-vous vu, depuis que vous existez, les arts, ou même les sciences faire la fortune d'un seul homme... Pour moi, je ne l'ai pas vu : ce n'est plus, comme autrefois avec une hypothèse, un syllogisme, un sonnet ou un madrigal, qu'on se 22 ALINE produit dans le monde, et qu'on parvient à tout; les Horaces ne trouvent plus de Mécènes, et les Descartes ne rencontrent plus de Christines. C'est de l'argent, madame, c'est de l'argent qu'il faut. Telle est la seule clef des places et des hon- neurs, et votre cher Valcour n'en a point. Jeune, de l'esprit, une sorte de mérite, — remarquez, mon ami, la petite joie avec laquelle il a bien voulu vous accorder une sorte de mérite ; — avec cet avantage, a-t-il continué, que ne s'avan- çait-il. Le temple de la fortune est ouvert à tout le monde ; il ne s'agit que de ne pas se laisser repousser par la foule qui vous coudoie, et qui veut y arriver avant vous... A trente ans, avec de la figure, le nom qu'il porte, et les alliances qu'il peut réclamer, il serait aujourd'hui maré- chal-de-camp, s'il l'eût voulu. Oh! mon ami, je vous en demande pardon ; mais ces reproches ne sont-ils pas mérités? N'imaginez pas que mon cœur vous les fasse. Que ne suis-je maîtresse de ma main ! Que ne puis-je vous prouver à l'instant combien ces préjugés sont vils à mes yeux; mais, mon ami, cent fois vous me l'avez dit vous-même, la considération est nécessaire dans le monde, et si ce public est assez injuste pour ne vouloir l'accorder qu'aux honneurs, l'homme sage qui conçoit l'impossibilité de vivre sans elle, doit ET VALCOUR 23 donc tout faire pour acquérir ce qui la mérite. Ne serait-il pas entré un peu de dégoût, un peu de misanthropie dans cette insouciance qui vous est reprochée? Je veux que vous m'éclaircissiez tout cela, mais non pas en vous justifiant; songez que vous parlez à la meilleure amie de votre cœur. LETTRE V. VALCOUR A ALINE. 12 jmn. >ui, mon Aline, j'ai tort, et vous me le uyi-v faites sentir; la confiance est la plus ^^^ douce preuve de l'amour, et j'ai l'air de vous l'avoir refusée, en ne vous racontant pas les malheurs de ma vie ; mais ce silence de ma part, depuis le temps que je vous connais, a sa source dans deux principes que vous ne blâmerez pas : la crainte de vous ennuyer par des récits qui n'intéressent que moi, et la vanité qui souffre à les faire. On voudrait s'élever sans cesse aux yeux de ce qu'on aime, et l'on se tait quand ce qu'on peut dire de soi, n'a rien qui doive nous flatter. Si le sort m'eût lié avec toute autre, peut-être eussé-je eu moins d'orgueil ; mais vous sûtes m'en inspirer tant, dès que je crus vous avoir rendue sensible, que vous me fîtes, ALINE ET VALCOUR 25 dès ce moment, rougir de moi-même et de mon audace à placer dans vos fers un esclave aussi peu fait pour vous. Je me sentais si loin de ce qu'il fallait être pour vous mériter; et j'aimai mieux vous laisser croire que j'en étais digne, que de vous montrer votre erreur. Maintenant vous exigez des aveux que je voulais taire ; ne vous en prenez qu'à vous, s'il s'y rencontre des motifs de me moins estimer, et que ma franchise ou mon obéissance me fasse retrouver dans votre cœur ce que la vérité m'y fera perdre. Toutes mes fautes précèdent l'instant où je vous ai vue pour la première fois. Hélas ! c'est mon unique excuse; je n'ai plus connu que l'amour et la vertu depuis cette heureuse épo- que; et comment eussé-je osé depuis souiller par des écarts le cœur où régnait votre image? Histoire de Valcour. Je vous parlerai peu de ma naissance ; vous la connaissez : je ne vous entretiendrai que des erreurs où m'a conduit l'illusion d'une vaine origine dont nous nous enorgueillissons presque toujours avec d'autant moins de motifs, que ce bienfait n'est dû qu'au hasard. Allié, par ma mère, à tout ce que le royaume avait de plus grand ; tenant, par mon père, à 26 ALINE tout ce que la province de Languedoc pouvait avoir de plus distingué ; né à Paris dans le sein du luxe et de l'abondance, je crus, dès que je pus raisonner, que la nature et la fortune se réu- nissaient pour me combler de leurs dons; je le crus, parce qu'on avait la sottise de me le dire, et ce préjugé ridicule me rendit hautain, des- pote et colère; il semblait que tout dût me céder, que l'univers entier dût flatter mes caprices, et qu'il n'appartenait qu'à moi seul et d'en former et de les satisfaire; je ne vous rap- porterai qu'un seul trait de mon enfance, pour vous convaincre des dangereux principes qu'on laissait germer en moi avec tant d'ineptie. Né et élevé dans le palais du prince illustre auquel ma mère avait l'honneur d'appartenir et qui se trouvait à peu près de mon âge, on s'em- pressait de me réunir à lui, afin qu'en étant connu dès mon enfance, je pusse retrouver son appui dans tous les instants de ma vie ; mais ma vanité du moment, qui n'entendait encore rien à ce calcul, s'offensant un jour dans nos jeux enfantins de ce qu'il voulait me disputer quelque chose, et plus encore de ce qu'à de très grands titres, sans doute, il s'y croyait autorisé par son rang, je m.e vengeai de ses résistances par des coups très multipliés, sans qu'aucune considéra- tion m'arrêtât, et sans qu'autre chose que la ET VALCOUR 27 force et la violence pussent parvenir à me séparer de mon adversaire. Ce fut à peu près vers ce temps que mon père fut employé dans les négociations; ma mère l'y suivit, et je fus envoyé chez une grand'mère en Languedoc, dont la tendresse trop aveugle nourrit en moi tous les défauts que je viens d'avouer. Je revins faire mes études à Paris, sous la con- duite d'un homme ferme et de beaucoup d'esprit, bien propre sans doute à former ma jeunesse, mais que, pour mon malheur, je ne gardai pas assez longtemps. La guerre se déclara : empressé de me faire servir, on n'acheva point mon édu- cation, et je partis pour le régiment où j'étais employé, dans l'âge où, naturellement encore, on ne devrait entrer qu'à l'Académie. Puisse-t-on réfléchir sur le vice dominant de nos principes modernes, puisse-t-on voir que l'objet essentiel n'est pas d'avoir de très jeunes militaires, mais d'en avoir de bons; et qu'en suivant le préjugé actuel, il est parfaitement im- possible que cette classe de citoyens si utile puisse jamais être parfaite, tant qu'il ne sagira que d'y entrer jeune, sans savoir si l'on a ce qu'il faut pour y être admis, et sans comprendre qu'il est impossible de posséder les vertus néces- saires dès qu'on ne donnera pas aux jeunes aspi- 38 ALINE rants la possibilité de les acquérir par une édu- cation longue et parfaite. Les campagnes s'ouvrirent, et j'ose assurer que je les fis bien. Cette impétuosité naturelle de mon caractère, cette âme de feu que j'avais reçue de la nature, ne prétait qu'un plus grand degré de force et d'activité à cette vertu féroce que l'on appelle courage, et qu'on regarde bien à tort, sans doute, comme la seule qui soit néces- saire à notre état. Notre régiment, écrasé dans l'avant-dernière campagne de cette guerre, fut envoyé dans une garnison en Normandie; c'est là que commence la première partie de mes malheurs. Je venais d'atteindre ma vingt-deuxième année ; perpétuellement entraîné jusqu'alors par les travaux de Mars, je n'avais ni connu mon cœur, ni soupçonné qu'il pût être sensible. Adé- laïde de Sainval, fille d'un ancien officier retiré dans la ville où nous séjournions, sut bientôt me convaincre, que tous les feux de l'amour devaient embraser aisément une âme telle que la mienne; et que s'ils n'y avaient pas éclaté jusqu'alors, c'est qu'aucun objet n'avait su fixer mes regards. Je ne vous peindrai point Adé- laïde; ce n'était qu'un seul genre de beauté qui devait éveiller l'amour en moi, c'était toujours sous les mêmes traits qu'il devait pénétrer mon ET VALCOUR 29 âme, et ce qui m'enivra dans elle était l'ébauche des beautés et des vertus que j'idolâtî-e en vous. Je l'aimais, parce que je devais nécessairement adorer tout ce qui avait des rapports avec vous ; mais cette raison qui légitime ma défaite, va faire le crime de mon inconstance. L'usage est assez dans les garnisons de se choisir chacun une maîtresse, et de ne la regar- der malheureusement que comme une espèce de divinité qu'on déifie par désœuvrement, qu'on cultive par air, et qui se quitte dès que les dra- peaux se déploient. Je crus d'abord de bonne foi que ce ne pourrait jamais être ainsi que j'aime- rais Adélaïde ; la manière dont je l'en assurai, la persuada; elle exigea des serments, je lui en fis ; elle voulait des écrits, j'en signai, et je ne croyais pas la tromper. A l'abri des reproches de son cœur, se croyant peut-être même inno- cente, parce qu'elle couvrait sa faiblesse de tout ce qui lui semblait fait pour la légitimer, Adé- laïde céda, et j'osai la rendre coupable, ne vou- lant que la trouver sensible. Six mois se passèrent dans cette illusion sans que nos plaisirs eussent altéré notre amour; dans l'ivresse de nos transports, un moment même nous voulûmes fuir ; incertains de la liberté de former nos chaînes, nous voulûmes aller les serrer ensemble au bout de l'univers... 30 ALINE La raison triompha ; je déterminai Adélaïde, et dès ce moment fatal il était clair que je l'aimais moins. Adélaïde avait un frère capitaine d'infan- terie que nous espérions mettre dans nos inté- rêts... on l'attendait, il ne vint point. Le régi- ment partit, nous nous fîmes nos adieux, des flots de larmes coulèrent; Adélaïde me rappela mes serments, je les renouvelai dans ses bras... et nous nous séparâmes. Mon père m'appela cet hiver à Paris, j'y volai : il s'agissait d'un mariage ; sa santé chancelait, il désirait me voir établi avant de fermer les yeux; ce projet, les plaisirs, que vous dirai-je enfin ! cette force irrésistible de la main du sort qui nous porte toujours malgré nous où ses lois veulent que nous soyons ; tout effaça peu à peu Adélaïde de mon cœur. Je parlai pourtant de cet arrangement à ma famille; l'honneur m'y enga- geait, je le fis; mais le refus de mon père légiti- mèrent bientôt mon inconstance ; mon coeur ne me fournit aucune objection, et je cédai, sans combattre^ en étouftant tous mes remords. Adé- laïde ne fut pas longtemps à l'apprendre... Il est difficile d'exprimer son chagrin ; son amour, sa sensibilité, sa grandeur, son innocence, tous ces sentiments qui venaient de faire mes délices, arrivaient à moi en traits de flamme, sans qu'aucun parvînt à mon cœur. ■bO ET VALCOUR 31 Deux ans se passèrent ainsi filés pour moi par les mains des plaisirs, et marqués pour Adélaïde par le repentir et le désespoir. Elle m'écrivit un jour qu'elle me demandait pour unique faveur de lui assurer une place aux carmélites ; de lui mander aussitôt que j'aurais réussi ; qu'elle s'échapperait de la maison de son père, et viendrait s'ensevelir toute vivante dans ce cercueil qu'elle me priait de lui préparer. Parfaitement calme alors, j'osai répondre quelques plaisanteries à cet affreux projet de la douleur, et rompant enfin toutes mesures, j'ex- hortai Adélaïde à oublier dans le sein de l'hymen les délires de l'amour. Adélaïde ne m'écrivit plus. Mais j'appris trois mois après qu'elle était mariée ; et dégagé par là de tous mes liens, je ne songeai plus qu'à l'imiter. Un événement terrible pour moi vint déranger tous mes projets ; il semblait que le ciel voulût déjà venger Adélaïde des malheurs où je l'avais plongée. Mon père mourut, ma mère le suivit de près, et je me vis à vingt-cinq ans seul abandonné dans le monde à tous les malheurs, à tous les accidents qui suivent ordinairement un jeune homme de mon caractère, que de faux amis perdent, que l'expérience n'éclaire pas encore, et qui, pour comble d'aveuglement, ose 32 ALINE trop souvent prendre pour un bonheur l'événe- ment qui le rend maître de lui, sans réfléchir, hélas ! que les mêmes freins qui le captivaient, servaient aussi à le soutenir, et qu'il n'est plus, dès qu'ils se brisent, que comme ces plantes légères, dégagées par la chute du peuplier anti- que qui protégeait leurs jeunes élans, et qui bientôt expirent elles-mêmes faute de soutiens. Non seulement je perdais des parents chers et précieux ; non seulement je n'avais plus d'appui sur la terre, mais tout s'éclipsait, tout s'anéan- tissait avec eux; cette vaine gloire qui m'avait séduit ne devint plus qu'une ombre qui s'éva- nouit avec les rayons qui la modifiaient. Les adulateurs fuirent, les places se donnèrent, les protections se perdirent, la vérité déchira le voile qu'étendait la main de l'erreur sur le miroir de la vie, et je m'y vis enfin tel que j'étais. Je ne sentis pas pourtant tout à coup mes pertes, il fallait l'affreuse catastrophe qui m'at- tendait pour m'en convaincre. Aline, Aline, per- mettez que mes larmes coulent encore sur les cendres de ces parents chéris; puissent mes regrets éternels les venger de cette voix funeste et involontaire, qui osa crier au fond de mon âme : « Que regrettes-tu, tu es libre ? » Oh, juste ciel ! qui put l'inspirer cette voix barbare, quel est donc le sentiment cruel et faux qui l'a fait ET VALCOUR S S naître ? Où trouve-t-on des amis dans le monde qui puissent nous tenir lieu d'un père et d'une mère ? quels gens prendront à nous un intérêt plus réel et plus vif ? qui nous excusera ? qui nous conseillera ? qui tiendra le fil, dans ce dédale obscur où nous entraînent les passions ? Quelques flatteurs nous égareront ; de faux amis nous tromperont. Nous ne trouverons sous nos pas que des pièges, et nulle main secourable ne nous empêchera d'y tomber. Il était essentiel d'aller mettre un peu d'ordre dans les biens de mon père, très loin de son séjour, très diminués par les dépenses où l'avaient entraîné les années qu'il avait passées dans les négociations; mon intérêt m'obligeait, avant de songer à aucun établissement, à me rendre fort vite en Languedoc, pour prendre au moins quelque connaissance de ce qui pou- vait me revenir. J'obtiens un congé, et j'y vole. La magnificence de la ville de Lyon, qui se trouvait sur mon passage, m'engagea pour l'ad- ■ mirer à y séjourner quelques semaines : le hasard qui me fit rencontrer d'anciennes connaissances, acheva d'assurer et d'égayer ce projet, et nous y partagions ensemble les plaisirs qu'offre cette fière rivale de Paris, lorsqu'un soir, en sortant du spectacle, un de mes amis, me nommant très haut par mon nom, me proposa d'aller souper I 3 34 ALINE chez l'intendant, et se perdit dans la foule avant que j'eusse le temps de lui répondre. A ce nom de Valcour, un officier, vêtu de blanc, et qui paraissait sortir du même endroit que nous, m'aborde le chapeau sur les yeux, et me demande avec beaucoup de trouble s'il a bien entendu, et si c'est bien Valcour que l'on mje nomme. Peu disposé à répondre honnêtement à une question faite avec tant de brusquerie et de hauteur, je lui demande fièrement à mon tour, quel est le besoin qu'il a d'éclaircir un tel fait? — Quel besoin, monsieur ? le plus grand, — Mais encore ? — Celui de réparer l'outrage fait à une famille honnête par un homme de ce nom ; celui de laver dans le sang de cet homme, ou dans le mien, la vertu d'une sœur chérie... Répondez, ou je vous regarde comme un malhonnête homme. — Je vous connais, et je vous entends; vous êtes le frère d'Adélaïde ? — Oui, je le suis, et depuis l'instant fatal qui nous l'a ravie... — Qu'en tends-je? elle n'est plus ? — Non, cruel, tes indignes procédés lui ont plongé le poignard dans le cœur, et depuis ce ^h ET VALCOUR moment je te cherche pour arracher le tien, ou mouriT sous tes coups : viens, suis-moi ; je me reproche tous les instants où ma vengeance est retardée. Nous gagnâmes promptement les derrières de la comédie ; nous traversâmes le Rhône, et nous enfonçant dans les promenades qui sont sur l'autre rive en face de la ville, nous nous dispo- sions à nous battre, lorsque ne pouvant tenir à l'intérêt puissant que m'inspirait encore cette malheureuse maîtresse : — Sainval, dis-je avec la plus grande émo- tion, je vous satisfais; si le sort est juste, peut- être le serez-vous bientôt davantage; car je suis le coupable, et c'est à moi de périr : mais ne me refusez pas de m'apprendre, avant que nous ne nous séparions pour jamais, la fatale histoire de cette fille respectable... que j'ai trompée, je l'avoue; mais qui ne peut cesser de m'être chère. — Ingrat, me répondit Sainval, elle est morte en t'adorant ; elle est morte en suppliant le ciel de ne jamais punir ton crime. Elle avait avoué à mon père la faute où tu sus l'entraîner : il venait de la contraindre à l'ensevelir dans les bxas d'un époux... Obsédée par toute une famille, l'infortunée venait d'obéir... Elle n'a pu résister à la violence du sacrifice. Chaque jour, chaque 36 ALINE instant l'entraînait à la mort, et elle en a reçu le coup dans mes bras. Depuis cette époque fatale, je n'ai cessé de te chercher partout. J'ai suivi tes pas dans cette ville, incertain de t'y rencontrer. Je t'y trouve, presse-toi de me convaincre que tu ne joins pas au moins la lâcheté à la plus barbare séduction. Nous nous battîmes; le combat fut court: Sainval avait plus de courage que d'adresse, et plus de raison que de bonheur. Il cède sous les premiers coups que je lui porte, et j'ai la dou- leur de le renverser mort à mes pieds. A peine m'en suis-je convaincu que je m'élance en lar- mes sur le corps sanglant de ce malheureux jeune homme, dont les traits, dont la voix venaient de me rappeler si douloureusement^ sa malheureuse sœur. Dieu barbare ! est-ce ainsi qu'éclate ta justice ? n'étals-je pas le seul cou- pable?., n'était-ce pas à moi de succomber... Et me relevant en délire : « Vil assassin, me dis-je à moi-même, va combler ton affreuse victoire ; ce n'est pas assez que ton lâche abandon l'ait précipitée dans le cercueil ; il faut encore que tu arraches la vie à son malheureux frère. Triomphe affreux ! remords déchirants! Va, cours, dans le transport qui t'agite, va joindre à toutes tes victimes le chef infortuné de cet'.e honnête famille... Il ET VALCOUR 37 respire... Cet unique enfant pouvait seul le consoler de la perte d'une fille qu'il idolâtrait, ta cruauté vient de le lui ravir; achève, va lui percer le flanc ». Et je me précipitais encore sur ce cadavre sanglant, et je cherchais aie ranimer, à lui rendre le souffle de la vie aux dépens même de celle que j'aurais voulu lui sacrifier. Il n'était plus temps... je me lève égaré ; je porte mes pas au hasard ; on avait entendu le bruit du combat. On me vit fuir ; on me pour- suit, on m'atteint, on m'arrête, et l'on me mène en diligence chez le commandant de la ville. Mon désordre, mes habits ensanglantés, le rap- port certain d'un homme mort, une lettre trou- vée sur monsieur de Sainval, par laquelle son père lui ordonnait de me chercher jusqu'aux extrémités du monde ; tout disposa monsieur de *** qui commandait pour lors à Lyon, à des précautions et à delà sévérité. — Quelque grave que soit votre affaire, mon- sieur, me dit néanmoins avec honnêteté ce mili- taire, je vais agir avec vous comme je le ferais avec mon propre fils. Vous aurez pour votre séjour une maison royale, et j'irai demain vous y recommander moi-même : je vais tout assoupir avec le plus grand soin. Si d'ici à trois mois rien n'éclate, votre liberté vous sera rendue ; mais il faut dans le cas contraire, que je vous aie abso- 3S lument sous la main, afin que, si le tribunal ou la famille du mort venait à poursuivre, je puisse au moins prouver que j'ai fait mon devoir. Cependant, soyez tranquille ; je vais employer tant de soins pour tout anéantir, que vous serez, j'espère, bientôt maître de vos actions. Il sortit à ces mots pour donner des ordres; et l'on me conduisit au château de Pierre-en- Cise, dans lequel il avait désiré que fût ma des- tination particulière, pour être plus à même de disposer secrètement de moi, et d'une manière qui pût m'étre as^réable. Je ne vous rendrai point ce qui se passa dans on âme, en arrivant dans ce lieu fatal : quel- ques politesses que je reçusse de l'officier qui y commandait, toute l'horreur de ma position se présenta d'abord à mes yeux... Les premiers effets de mon désespoir firent frémir ceux qui m'entouraient : il n'y eut sorte de mo^'^ens que je ne cherchasse pour m'arracher la vie. Qu'il est heureux de rencontrer dans de semblables circonstances un homme d'esprit, et qui connaisse le coeur humain ! On ne peut exprimer ce que fit pour me calmer le respectable mortel entre les mains duquel mon heureux sort m'avait fait tomber... Tantôt il s'adressait à ma raison, tan- tôt il intéressait mon cœur, et tirant toujours du sien les arguments qu'il employait, il sut me ET VALCOUR 39 rendre à moi-même et à la vie que je perdais infailliblement sans son secours. O vous, vils mercenaires, qui, dans des places semblables, ne regardez ceux qu'on vous confie que comme des animaux dont le sang doit vous engraisser... qui les tourmenteriez, qui les feriez expirer si l'on vous dédomm^ageait amplement de leur perte ; en jetant vos regards sur le vertueux ami dont je parle, apprenez que ce même poste où vous ne trouvez à exercer que des vices, peut vous offrir la jouissance de mille vertus ; mais il faut une âme et de l'esprit pour le sentir, au lieu que la nature en courroux, qui ne vous a créés que pour le malheur des autres, ne mit en vous que de l'avarice et de la stupidité. Un mois se passa sans qu'on parlât de cette affaire; mes gens étaient toujours dans l'hôtel où j'étais descendu, et s'y tenaient, par mes ordres, renfermés dans le plus grand mystère. Enfin, le commandant de la ville parut... — Rien ne transpire, me dit-il; j'ai fait inhu- mer monsieur de Sainval le plus secrètement que j'ai pu : c'est par un avis détourné que j'ai fait part de sa mort à son père sans lui expliquer la cause qui l'a fait descendre au tombeau... J'ai serré les papiers trouvés sur lui ; ils ne paraî- tront pas que je n'y sois contraint... Voilà tous 40 ALINE les services que j "ai pu vous rendre... je les conti- nuerai... Sortez cette nuit sans éclat, et de cette prisQn et de la ville... Vos gens, votre chaise et un passeport vous attendent à la première poste qui est sur la route de Genève... Rendez-vous à cette poste à pied et sans bruit; passez de là en Suisse ou en Savoie, et si vous m'en croyez, restez-y caché jusqu'à ce que vos amis vous aient mandé de Paris quelle tournure a prise votre affaire. Il ne me reste plus que ma bourse à vous offrir : usez-en comme de la vôtre... — Oh ! monsieur, répondis-je en me jetant dans les bras de ce chef respectable, et refusant cette dernière offre, par où ai-je pu mériter tant de bontés?.. Quel motif vous engage ainsi à ser- vir l'infortune?.. — Mon cœur, me répondit monsieur de ***, il fut toujours l'asile des malheureux, et toujours l'ami de ceux qui vous ressemblent. Vous jugez de ma reconnaissance, Aline^ je ne vous la peindrais que faiblement; j'embrasse les deux fidèles amis que mon heureuse étoile vient de me faire rencontrer ; je gagne au plus vite le rendez-vous qui m'est indiqué ; j'y trouve mes gens ; je m'élance en larmes dans ma voi- ture; je laisse à mon valet de chambre le soin de tout; je lui nomme Genève, nous volons, et je m'anéantis dans mes pensées. ET VALCOUR 41 Vous imaginez, sans doute, aisément combien cette malheureuse affaire, quelque bonne tour- nure qu'elle prît, nuisait cependant à ma for- tune; il me devenait impossible d'aller prendre connaissance de mon bien, impossible de me rendre à l'expiration de mon congé, plus impos- sible encore de publier les motifs de ma fuite, de peur de faire éclater ce qui m'y contraignait. Les gens d'affaires allaient dévaster mon bien ; le ministre allait nommer à mon emploi : ces deux cruelles infortunes étaient pourtant les moins terribles à craindre ; car si je reparaissais, mal- gré tout cela, quel sort affreux pouvait m'at- tendre ? Mon premier soin, en arrivante Genève, fut d'écrire à Déterville, le seul ami réel que je possédasse. Sa réponse cadrait on ne saurait mieux avec les conseils de monsieur de '*'**. Rien ne transpirait, disait-il ; mais on était dans un instant de rigueur sur les duels, et dussé-je tout perdre, il valait mille fois mieux pour moi m'ex- poser à ce sort, que de risquer une prison peut- être perpétuelle, en reparaissant avant qu'il ne fût bien sûr qu'il n'y eût aucun danger. Cet avis me paraissait trop sage pour ne pas être suivi, et je priai Déterville de m'écrire régulièrement tous les mois à Genève, d'où je ne me proposai point de sortir, n'ayant pas assez 43 ALINE de fonds pour voyager. Je renvoyai une partie de mes gens, après leur avoir fait promettre le secret, et j'attendis en paix ce qu'il plairait au ciel de décider pour moi. Ce fut pendant ce cruel désoeuvrement que le goût de la littérature et des arts vint remplacer dans mon âme cette frivolité, cette fougue impétueuse qui m'entraî- nait auparavant dans des plaisirs, et bien moins doux, et bien plus dangereux. Rousseau vivait, je fus le voir ; il avait connu ma famille ; il me reçut avec cette aménité, cette honnêteté franche, compagnes inséparables du génie et des talents supérieurs ; il loua, il encouragea le pro- jet qu'il me vit former de renoncer à tout pour me livrer totalement à l'étude des lettres et de la philosophie ; il y guida mes jeunes ans, et m'apprit à séparer la véritable vertu des sys- tèmes odieux sous lesquels on l'étouffé... — Mon ami, me disait-il un jour, dès que les rayons de la vertu éclairèrent les hommes, trop éblouis de leur éclat, ils opposèrent à ses flots lumineux les préjugés de la superstition, il ne hii resta plus de sanctuaire que le fond du cœur de l'honnête homme. Déteste le vice, sois juste, aime tes semblables, éclaire-les ; tu la sentiras doucement reposer dans ton âme, et te consoler chaque jour de l'orgueil du riche et de la stupi- dité du despote. ET VALCOUR 43 Ce fut dans la conversation de ce philosophe profond, de cet ami véritable de la nature et des hommes, que je puisai cette passion dominante qui m'a depuis toujours entraîné vers la littéra- ture et les arts, et qui me les fait aujourd'hui préférer à tous les autres plaisirs de la vie, excepté celui d'adorer Aline. Eh ! qui pourrait renoncera ce plaisir dès qu'il le connaît! Celui qui peut fixer ses regards sur elle sans frissonner du trouble de l'amour, ne mérite plus la qualité d'homme ; il la déshonore et l'avilit dès qu'il n'est plus sensible à de tels chai-mes. Les lettres de Déterville étaient cependant toujours à peu près les mêmes; rien ne transpi- rait, mais mon absence étonnait tout le monde, et beaucoup de gens se permettaient d'en rai- sonner d'une manière aussi fausse que pleine de calomnie. Mon ami savait que le trouble s'était mis dans mes biens; il était presque sûr que ma compagnie allait être donnée, et malgré tout cela il m'exhortait vivement à ne pas sortir de mon asile. Enfin ce dernier malheur arriva : j'écrivis pour le prévenir; je prétextai un voyage indispensable à l'étranger, une succession essen- tielle à recueillir. Toutes mes ressources furent vaines, et le ministre nomma à mon emploi. Voilà, ma chère Aline, voilà les cruelles rai- 44 ALINE sons qui motivent le reproche peu mérité que méfait votre père, reproche d'autant plus injuste, qu'il ignore les raisons qui me contraignent à le recevoir. Entre-t-il dans ce malheur quelque chose qui puisse me faire perdre votre estime, ou qui puisse m'aliéner la sienne? J'ose en douter. Deux ans d'exil volontaire s'étant écoulés, je crus pouvoir me rapprocher de mes biens. Je partis pour le Languedoc ; mais que trouvai-je, hélas ! Des maisons démolies ; des droits usurpés; des terres incultes ; des fermes sans régisseurs, et partout du désordre, de la misère et du déla- brement. Deux mille écus de rente furent tout ce qu'il me fut possible de recueillir des quatre fonds qui valaient jadis plus de cinquante mille livres annuelles. Il fallut bien se contenter, et hasarder de reparaître enfin. Je l'ai fait sans aucun risque; et il devient chaque jour plus que probable que je ne serai jamais poursuivi pour ce duel. Mais cette catastrophe affreuse n'en sera pas moins toute ma vie gravée en traits de sang dans mon cœur. Mon emploi n'en est pas moins donné, mes biens n'en sont pas moins dévastés... tous mes amis n'en sont pas moins perdus... Malheureux que je suis! est-ce donc après tant de revers que j'ose prétendre à la divinité que j'adore.'*.. Aline, oubliez-moi... ET VALCOUR 45 abandonnez-moi... méprisez-moi... ne voyez plus dans votre amant qu'un téméraire indigne des vœux qu'il ose former. Mais si vous me tendez une main secourable, si vous accordez quelque retour au sentiment dont je brûle pour vous, ne jugez pas mon cœur sur les travers de ma jeunesse, et ne redoutez pas l'inconstance où vous avez allumé les feux de l'amour. Il est aussi impossible de cesser de vous aimer, qu'il l'est de se défendre de vous; mon âme, unique- ment modifiée parles impressions de vos traits, ne peut plus se soustraire à leur empire, et l'on m'arracherait plutôt mille fois la vie qu'on ne détruirait mon amour. J'attends mon arrêt et mon pardon... Aline, Aline, j'attends tout de votre pitié. ; /r^-''lc ^' ^/? •'jj ■H'-'^-^ ^A-si •T'^^ LETTRE VI. ALINE A VALCOUR Ce i'^ juin. ,^j^. mon ami ! combien vos aveux me tou- nè)\ chent ! Que votre constance m'est ^y^^^ chère !.. Moi, vous abandonner... vous délaisser : cruel !.. Ah ! plus vous avez été malheureux, plus mon âme se livre au plaisir de vous aimer! C'est moi, mon ami, c'est moi que le ciel choisit pour adoucir vos maux ; c'est par ma main qu'ils seront tous calmés... Ah! Val- cour! combien vous me devenez cher depuis que je connais votre infortune. Ce n'est pas que vous n'ayez quelques torts... mais vous les sentez trop vivement pour que je doive vous les reprocher. Vous avez été faible... vous avez été inconstant, peut-être même séducteur; mais vous avez été courageux et noble, tous ces revers vous o*nt ALINE ET VALCOUR 47 plongé dans un abîme dont ma tendresse et les soins de ma mère veulent absolument vous retirer... Non, je ne suis pas jalouse d'Adélaïde, je la plains de toute mon âme, elle intéresse bien vivement mon cœur. Mais je ne crains plus qu'elle règne dans le vôtre, et je suis assez glorieuse pour être sûre de l'occuper tout entier. Votre lettre a fait pleurer ma mère... Elle vous embrasse... elle est bien aise de savoir ce qui vous regarde... Et sans vous compromettre en rien, elle aura du moins, dit-elle, des armes pour vous défendre ; soyez bien sûr qu'elle en usera. Je ne vous écris qu'un mot. Nous partons, écrivez-nous dès les premiers jours du mois prochain. Vous ferez vos lettres de manière à ce qu'elles puissent se lire haut. Sans vous interdire pour- tant la liberté d'insérer de temps en temps un petit billet pour moi, et dans lequel vous ne m'entretiendrez que du sentiment qui nous flatte ; ma mère qui connaît vos vues, et qui les approuve, me remettra ces billets fidèlement. Si vous avez quelque chose de plus secret à me dire, vous l'adresserez à Julie: cette fille qui me sert depuis son enfance, vous aime, dit-elle, comme si vous deviez devenir son maître un jour. Cela serait-il possible, mon ami? Je ne sais. 48 ALIXE ET VALCOUR mais j'ai des pressentiments qui quelquefois me consolent, par leur illusion délicieuse, des chagrins de la réalité. Nous emmenons Folichon *. Comment ne l'aimerais-je pas, quand c'est vous qui l'avez élevé? Ce charmant animal vous chérit à tel point, que chaque fois qu'on vous annonce, il semble que l'espoir et la joie animent alors ses traits; et quand son erreur est dissipée, il se ren- dort sur mes genoux avec un gros soupir, qui me le fait baiser mille fois. ' Petit épagneul de la plus rare espèce, que Valcour avait donné à Aline. Il l'avait dressé à apporter à sa maîtresse un échaudé qui contenait un billet : Aline le recevait, lui en remettait un autre éga- lement rempli d'un billet que l'épagneul rappoi-tait à son maître, avec la même fldélité.Us s'écrivirent ainsi pendant deux ans, couvrant cette feinte innocente, de l'adresse et de la sobriété du petit chien, qui portait et rapportait ainsi sans endommager nullement un objet qui devait si bien aiguillonner sa gourmandise. .-J.fî? ■^^^7^-:,Y;'•j?;-:.■^-c?•-..^-•ï7--;--->)7■T^,-'*7■--■-■'j?--;--^ I LETTRE XII. MADAME DE BLAMONT A VALCOUR. Vertfeuille, 25 juillet. ^^TPui, c'est moi qui reçois cette lettre pres- CjjK sée, et c'est moi qui ris de toute^ mon c<«iT^^ âme de la ridicule frayeur qu'elle nous peint. Rassurez-vous, nos courses n'ont aucun danger; quelque viol, quelque enlèvement, c'est en vérité tout ce que j'y vois de pis, et dans ces fatales extrémités, n'avons-nous pas le brave Déterville qui, quoique seul, romprait plutôt douze lances, soyez-en bien sûr, que de laisser enlever sa femme, ou les deux am.ies de^son ami ; à l'égard des gens qui promettent, j'ai plus de confiance que vous en leur parole ; ils m'ont juré du repos cet été, et j'y crois. La confiance bien ou mal placée calme le sang; ne troublez pas le plaisir qu'elle me donne. 68 ALINE Il vient de nous arriver ici un homme de votre connaissance qui s'intéresse toujours bien vive- ment à vous. C'est le comte de Beaulé ; son grade dans la province, ses terres voisines de la mienne, son ancienne amitié pour moi ; toutes ces raisons l'ont engagé à venir me donner quel- ques jours; je ne vois jamais ce brave et hon- nête militaire, sous lequel vous avez fait vos premières armes, sans une sorte d'émotion res- pectueuse; je ne trouve que lui en France qui nous peigne encore les franches vertus de l'an- tique chevalerie; son costume, son air, la manière dont il s'exprime, tout annonce en lui le reli- gieux sectateur de ces lois si prodigieusement oubliées de nos jours... de ces lois précieuses, remplacées par de l'impertinence et des vices... Mais quelle est cette petite tête qui s'approche de la mienne?.. Vîtes-vous" jamais un procédé pareil?.. Parce qu'on m'a vue prendre mon écri- toire, ne voilà-t-il pas tout de suite un visage par-dessus mon épaule... et puis de grands éclats de rire, parce que je surprends cette tête et que je gronde. — Mais, maman, c'est que c'est moi que cette correspondance regarde, vous l'avez dit. — Eh bien, mademoiselle, j'ai^changé d'avis, vous me laisserez bien peut-être jouir une fois de vos plaisirs. ET VALCOUR 69 — Oh ! maman... Et puis on ne rit plus, c'est un singulier être pourtant qu'une petite fille dont le cœur est pris. — Tenez^ mademoiselle, changeons de rôle, votre père veut que j'écrive à monsieur Dol- bourg, chargez-vous-en. — Monsieur Dolbourg, maman ? — A lui-même. — Et qu'y a-t-il de commun entre cet homme et moi ? — Comment! n'est-ce pas lui qui doit devenir mon gendre? — Oh ! vous aimez trop votre Aline pour la sacrifier ainsi. — Eh bien oui, mais votre père ? — Vous le vaincrez. — Je n'en réponds pas. — Je mourrai donc? — Allons, venez que je vous embrasse encore une fois avant cette mort, à l'anglaise, et laissez- moi finir ma lettre. On est venu couvrir de larmes le papier sur lequel j'écrivais. Vous le voyez, il faut que je change de page, et la friponne rit et pleure à la fois, en me baisant... enfin, elle s'asseoit, et je puis écrire. Nous avons ici le tableau de la félicité. Eugé- nie, que nous ne devrions plus nommer que 70 ALINE ET VALCOUR madame Déterville, aime passionnément son mari et elle en est adorée. C'est dans l'asile du repos et de l'innocence, c'est à la campagne, mon cher Valcour, où le bonheur de s'aimer se goûte mieux selon moi, et où l'on se plaît mieux à en contempler le spectacle... Mais à Paris, dans ce gouffre de perversité, où les mauvaises mœurs forment le bon air, où l'indécence est une grâce, la fausseté de la finesse et la calomnie de l'esprit, on ne connaît rien de ce que dicte la nature, toujours à côté, ou au delà de ses mouvements ; on y trouve plus court de persifler que de sentir, parce qu'il ne faut pour l'un qu'un peu de jargon, et que pour l'autre il fau- drait un cœur, dont les sensations énervées par la licence et corrompues par leur énergie, on y chansonnerait un époux qui, au bout d'un mois, serait encore amoureux de sa femme... Oh ! que je hais ce ton. Oh ! que je vous haïrais, je crois, vous-même, si vous n'étiez plus amoureux de la vôtre au bout de vingt ans. Adieu, tenez- nous parole, soyez sage, et tout ira bien. -^îé»»— «— ^^WWW¥¥^^'<î?<î>^'<î^^^ LETTRE XIII. ALINE A VALCOUR. Vertfeiiille, ce 6 août. Iw^CF^'E comte vient de nous quitter ; nous qQ fc}n allons reprendre notre ancienne vie, il >yVi^'^' était devenu nécessaire de l'inter- rompre. Monsieur de Beaulé se promène peu, et malgré ses instances pour ne pas nous déranger, nous avons dû lui tenir compagnie; que ce début ne vous alarme point. Encore une fois les courses n'ont rien de dangereux, croyez que nous ne les ferions pas, s'il y avait la moindre chose à craindre. Ma mère entretint l'autre jour son ancien ami s'fair pande après. Je te supprime ici le reste du dialog'ue, quoi- que très long encore. Le fait est que Claudine n'avoua rien dans cette première visite ; et que tout ce que nous pûmes obtenir d'elle, ne vou- lant point encore la convaincre par les faits, fut de se retirer sans colère, et surtout avec la pro- messe de ne rien dire de ce qui venait de se passer. — Partez, monsieur, me dit le curé, dès qu'elle fut sortie, je vous réponds de tout approfondir avec cette femme. Il faut que je la voie seule, votre présence la gêne. Laissez-moi une adresse, et vous vous rendrez ici pour recevoir ses der- nières réponses. Reconnaissant dans cet homme, et de la sin- cérité et l'envie de m'obliger, je consentis à ses arrangements, lui laissai l'adresse d'un ami, et m'en revins attendre de ses nouvelles, avec la ferme résolution de pousser vivement l'affaire, s'il ne m'écrivait pas bientôt. Le cinquième jour je commençais à m'impa- tienter, lorsque mon ami m'envoya une lettre qu'il venait de recevoir pour moi, par laquelle le curé m'invitait à venir dîner chez lui le lende- main, pour y apprendre, de la bouche même de ET VALCOUR 205 Claudine, des événements très extraordinaires, et que j'étais bien loin de soupçonner. — Ce n'est pas sans peine, me dit cet honnête homme, dès qu'il m'aperçut, ce n'est pas sans promesse, et même sans un peu de rigueur, que je suis parvenu à tout découvrir ; mais, enfin, nous tenons le secret, et vous allez en être instruit. — Monsieur, répondis-je, vos engagements seront remplis ; toutes les récompenses que vous avez pu promettre seront acquittées; mais quel- que mystérieuses que doivent être nos opéra- tions, quelque certitude que je puisse vous don- ner qu'une telle cause ne sera jamais jugée, il faut pourtant qu'à tout événement les plus sages précautions soient prises; ainsi jetez les yeux sur deux de vos paroissiens, gens notables, discrets et bien famés, que nous placerons, si vous le voulez bien, près du lieu où nous allons entendre Claudine, afin qu'ils puissent certifier ses aveux au besoin. — Je n'y vois point d'inconvénient, me dit le curé, et dans l'instant il envoya prendre deux fermiers, dont il était sûr, leur fit jurer le secret et les cacha derrière un rideau de l'autre côté duquel fut placée la chaise destinée à Claudine ; elle arriva, et le pasteur l'ayant engagée à répé- ter les mêmes choses qu'elle lui avait dites, 2o6 ALINE elle convint devant moi des trois faits suivants: 1° Que, monsieur de Blamont s'était transporté chez elle le 13 août, surveille de la prétendue mort de Claire, et lui avait dit qu'il destinait à cette fille un sort des plus avantageux; mais qu'il avait affaire à une femme pie-grièche, qui se déclarait contre l'établissement qu'il projetait pour son enfant, parce qu'il s'agissait d'aller aux Indes; que ne voulant, ni faire perdre à sa fille le riche mariage qu'il lui destinait, ni heurter de front les volontés de sa femme, il avait imaginé de faire passer cette petite fille pour morte, de l'élever secrètement loin de Paris, et de ne décla- rer la fraude à sa femme que quand la jeune personne serait mariée; mais que le consente- ment de la nourrice était nécessaire à la réussite de son projet; qu'il lui demandait donc avec instance de ne pas s'opposer à une légère ruse, dont il ne devait résulter qu'un bien; que, elle, ne voyant rien à cela contre sa conscience, avait consenti à répandre le faux bruit de la mort de cette Claire, moyennant que le président la dédommagerait, ce qu'il avait fait sur-le-champ, par un présent de cinquante louis, et que dès le lendemain elle avait tout préparé pour le suc- cès de la feinte. 2° Qu'ayant mûrement réfléchi, toute la jour- née du quatorze, au sort heureux dont le prési- ET VALCOUR 207 dent lui avait dit que devait jouir la petite Claire, et sa fille à elle, Claudine, se trouvant d'une res- semblance très singulière avec celle du prési- dent, elle avait imaginé de mettre l'une à la place de l'autre, afin de faire le bonheur de sa fille; qu'en conséquence de cette résolution, elle avait préparé les deux ruses à la fois : qu'elle avait mis sa petite fille dans le berceau de Claire; qu'elle avait envoyé Claire comme son enfant chez une de ses voisines, en prétextant que le mauvais air était dans la maison, et qu'elle n'y voulait pas exposer sa fille; que cette première scène arrangée, elle s'était occupée de l'autre; qu'elle avait publié la maladie de la fille de mon- sieur de Blamont, et peu après sa mort; qu'elle avait mis le cadavre d'un chien dans la boîte de plomb devant le président même, accouru de Paris sur la nouvelle de la maladie de sa fille; que le service s'était fait, en conséquence, à la paroisse, et que monsieur de Blamont trompé comme il avait voulu tromper les autres, avait emmené dès le soir même la fille de Claudine au lieu de la sienne. 3° Que, se trouvant encore tout son lait, elle avait sollicité des nourritures, et que huit jours après l'événement, dont il vient d'être question, madame la comtesse de Kerneuil, venue de Bre- tagne à Paris pour recueillir une succession 208 ALINE essentielle où sa présence était plus nécessaire que celle de son mari, était accouchée d'une fille presque en arrivant; que cette fille confiée aux soins de l'accoucheur, qui protégeait Claudine, avait été conduite dès le lendemain chez cette Claudine, pour y être nourrie avec le plus grand soin; cette enfant établie au Pré-Saint-Gervais y avait reçu une seule fois la visite de sa mère; laquelle obligée de repartir fort vite pour Rennes, avait vivement recommandé sa fille à Claudine, assurant qu'elle enverrait, sans faute, une voiture et une femme à elle, reprendre cette petite dans deux ans, avec une forte récompense à la nour- rice. Mais qu'au bout de trois mois cette petite fîlle, nommée Elisabeth était morte, et qu'elle, Claudine, pour ne pas manquer la récompense promise, très peu attachée à la petite Claire qui lui restait du président de Blamont, elle avait fait une nouvelle fourberie, quand la femme de madame la comtesse de Kerneuil était venue ; qu'alors elle avait mis Claire à la place d'Elisa- beth, et avait publié que c'était sa fille qu'elle avait perdue : qu'elle avait soutenu cette fraude essentielle au maintien des autres, envers le curé même, à qui elle avait fait enterrer Elisabeth de Kerneuil, sous le nom de sa fille. Ces expositions, comme tu le vois, mon cher Déterville, établissent donc l'existence, présente ET VALCOUR 209 OU passée, de trois enfants i° de Claire de Blâ- ment, crue morte, et réellement mise à la place d'Elisabeth de Kerneuil, devant existera Rennes aujourd'hui sous ce nom. Voilà où est la fille de madame de Blamont. 2° Jeanne Dupuis, fille de Claudine, enlevée par le président, élevée à Berseuil sous le nom de Sophie, existante maintenant à Vertfeuille. ^ 3° Et, enfin, Elisabeth de Kerneuil, très effec- tivement morte à trois mois chez Claudine, et enterrée dans la paroisse du Pré-Saint-Gervais, sous le nom de la fille de Claudine... De cette fille déjà cédée par elle au président, et n'exis- tant que fictivement chez elle dans Claire de Blamont, donnée ensuite à madame de Ker- neuil. Telles sont les fraudes et les suppositions de cette malhonnête créature; mais comme nous devions user de finesse, nous avons eu l'air de rire de ses atrocités, et nous l'avions congédiée avec dix louis, après lui avoir fait signer ses aveux et le serment sur l'Évangile qu'elle n'en imposait en rien: lestém.oinsont signé de même. Je t'envoie les originaux de ces actes, et tout étant fini nous nous sommes juré mutuelle- ment le mystère, ne nous réservant d'établir juridiquement nos preuves, que si le cas le requérait. 14 210 ALINE Le curé voulait que j'écrivisse à madame de Kerneuil. C'est l'affaire de madame de Blamont, ai-je dit; je vais l'instruire, elle agira comme elle le jugera à propos : notre rôle à nous, est de soutenir au besoin tout ce que nous savons, et de ne rien réveiller. Il s'est rendu à mes raisons, et nous nous sommes quittés. L'impossibilité oîj je suis maintenant de don- ner des conseils à madame de Blamont, dans ce flux et reflux d'événements prodigieux, m'engage à taire mes réflexions; mais j'oserai pourtant lui dire qu'elle doit continuer d'écouter sa pitié et son cœur dans ce qui regarde la malheureuse Sophie, avec les précautions très essentielles de ne la rendre ni au président ni à sa mère : deux êtres qui ne feraient assurément pas son bon- heur. A l'égard de Claire, la réclamer, l'enlever à madame de Kerneuil, auprès de laquelle elle est sans doute fort heureuse, et cela pour la rendre à un père qui dès le berceau avait conspiré contre elle, serait-ce travailler à sa félicité ? Madame de Blamont doit, ce me semble, s'informer seu- lement du sort de cette fille, et si ce sort est tel qu'il doit l'être, cette jeune personne, apparte- nant à une femme titrée, établie dans la capitale d'une grande province, il faut l'en laisser jouir, ET VALCOUR quelque sacrifice qu'il en coûte au cœur de notre amie; parce qu'en plaidant elle gagnerait sans doute; mais toute riche qu'elle est, donnerait- elle à cette cadette le sort qu'elle lui ferait per- dre en qualité d'héritière unique de la maison de Kerneuil, titre certifié par Claudine... Non, en vérité, elle ne la dédommagerait point. Qu'elle combine donc et agisse d'après cela, ayant toujours devant les yeux le danger extrême de remettre cette fille entre les mains de son mari. Pèse ces raisons, Déterville : je sens bien qu'il y a une espèce de fraude malhonnête à laisser subsister celle de la nourrice, que c'est frustrer les véritables héritiers de madame de Kerneuil, et prendre par conséquent un parti blâmable. Mais en adoptant l'autre, que de nou- veaux crimes à redouter ! Est-il donc contre la conscience de l'honnête homme de prendre entre deux maux certains, celui qui lui paraît le moins dangereux. Pour quant au président, tu vois, mon ami, que le crime n'en est pas moins dans son âme, et que s'il ne l'a pas commis, c'est qu'il a trouvé des entraves par le crime opposé de la Claudine ; comme si c'était une des lois du sort, que de petits forfaits dussent tou- jours arrêter l'effet des plus grands... vérité ter- rible qui nous fait voir l'affreuse nécessité du mal sur la terre ; qui nous démontre que ce n'est 213 ALINE que par de légers maux que les plus grands se suspendent; ainsi que de certains insectes qui nous gênent et dont néanmoins l'utile existence nous empêche d'être incommodés par de plus venimeux. Quoi qu'il en soit, quelle horreur de noircir cette malheureuse Sophie, par des accusations graves, pour lui enlever jusqu'aux généreux soins de sa protectrice; on cherche toujours à rendre odieux ceux qu'on maltraite mal à propos, afin d'apaiser ses remords, et de légi- timer ses injustices... Mais ces deux fourbes ne se contentent pas d'un mensonge, ils y joignent la plus insigne calomnie... Quelle apparence que cette fille honnête, sensible et douce, quelle que puisse être sa naissance, soit coupable de ce dont on l'accuse... La Dubois, dont les aveux paraissent si vrais, et qui ne s'est tue que sur ce qu'il était impossible qu'elle eût appris, n'a rien dit qui ressemblât à cela; vois comme la méchan- ceté s'alimente par ses propres effets; plus on lui donne, plus elle exige, et chaque frein qu'on lui laisse briser n'accroît que davantage l'ardent désir qu'elle a d'en rompre de nouveaux. Je suis persuadé, mon ami, que le vice peut conduire l'homme à un tel point de dépravation, qu'il doit devenir comme impossible à celui qui le nourrit en soi de concevoir même l'idée de ET VALCOUR 213 la vertu ; dès lors, ou sa vie lui paraît fastidieuse, ou il faut qu'il en empoisonne chaque minute par ce venin qui le gangrène; arrivé là, il ne se contente plus de faire simplement le mal, il veut même ne jamais faire le bien, et son cœur abreuvé d'une perversité d'habitude, éprouve, aux impressions de la vertu, la même sorte de douleur que ressent l'âme du juste à la seule idée du forfait; et quel est le premier vice qui nous entraîne à tous ceux-là?.. Le libertinage... n'en doutons point il est inouï ce qu'il éteint, ce qu'il détériore, ce qu'il envenime; inexprimable à quel degré il relâche les ressorts de l'âme... blase la conscience en la contraignant à méta- morphoser en plaisirs les retours fâcheux de ses erreurs; et voilà sans doute ce que cette passion a de plus dangereux, qu'aucune de celles qui dévorent l'homme, puisque le souvenir des actions où les autres le portent sont des remords cuisants, d'affreuses jouissances dans celles-ci. Le président est donc aussi coupable qu'il peut l'être; je le dis à regret, j'arrache avec dou- leur le bandeau des yeux de notre amie, mais son époux la trompe indignement; il dit que Sophie n'est pas sa fille, et assurément il doit être persuadé qu'elle l'est, tout convaincu qu'il en doit être, il la désire, il veut la ravoir ; et pourquoi ? si ce n'est pas pour se venger de ce 214 ALINE que le hasard a donné pour asile, à cette mal- heureuse, la maison de sa femme. Que madame de Blamont ne doute pas qu'il ne tente tout pour la sortir de chez elle, et qu'elle écoute son cœur dans les moyens nécessaires à prendre pour s'op- poser à ce nouveau forfait. Quel tableau, mon ami, que celui de la douce et vertueuse Aline, entre les mains de ces deux débauchés; j'ai cru voir Suzanne surprise au bain par les vieillards... Le voile de la pudeur arraché par un père... Conçois-tu cette atrocité? t'imagines-tu que ses infâmes désirs ne s'allu- maient pas à cette immodestie? Ah ! pardonne mes craintes; mais quelque motif qui l'ait pu retenir avec Sophie, maîtresse de son ami et crue sa fille, crois qu'aucun ne l'arrêterait ici, et que l'épouse de Dolbourg serait bientôt la victime de la flamme incestueuse de Blamont. Oh ! mon cher Déterville, empêchons ces hor- reurs ; il me semble que depuis ce trait odieux, ma délicatesse est moins grande sur ce qui concerne cet homme; je le poursuivrai partout s'il le faut; je démêlerai jusqu'au plus secret replis de sa conscience; l'enlèvement de cette Augustine me paraît encore une de leurs infer- nales machinations. Crois-tu que ce soit le simple plaisir de corrompre une fille qui leur ait fait commettre cette horreur ? eux qui savourent ET VALCOUR 215 trois cents fois l'an les indignes plaisirs de ces séductions, eux qui... Je gage que ceci tient à autre chose ; ne perdons pas cette fille de vue. Quelques remords qu'ait affichés le président, sois bien certain que ses promesses ne sont que les fruits de sa confusion: ce mouvement sort l'âme de ses tons ordinaires, il la tient long- temps énervée; cependant je crois aux délais, c'est l'instant de la réunion que j'appréhende 1 Tout ceci ne fortifie pas les droits de madame de Blamont; si on est obligé de plaider, le pré- sident a voulu faire une mauvaise action, sans doute, en projetant d'enlever sa fille; mais l'action n'a pas eu lieu, et Sophie se trouvant réellement fille de Claudine, il soutiendra qu'il le savait, qu'il ne l'aurait pas enlevée sans cela ; et Claudine, que décide un peu d'or, se remettra facilement de son parti. Il est certain que nous avons une preuve des mauvaises intentions de cet homme, il a voulu faire passer Claire pour morte; tout cela est bien prouvé, et peut l'être juridiquement, lorsque nous le voudrons; mais ce ne sont pas là des armes triomphantes, ce ne sont pas là des choses dont il ne puisse se défen- dre au besoin, qu'il ne puisse nier, même dès qu'il le voudra. Peut-être eût-il mieux valu que Sophie se fût trouvée sa fille, les droits de madame de Blamont, contre ce perfide époux, devenaient 21 6 ALIXE ET VALCOUR d'une bien autre force ; mais qu'a-t-il fait ici ? un crime conçu, je l'avoue, mais rendu nul par les événements ; il n'a livré à son ami qu'une paysanne, et comment madame de Blamont se défendra-t-elle, quand il l'accusera d'avoir séduit cette créature et de l'avoir recueillie chez elle pour se procurer un moyen malhonnête de le priver de l'autorité qu'il a sur sa fille aînée ? Tout le reste du roman ne fait rien à notre affaire; si Claire est aujourd'hui réputée fille de madame de Kerneuil, ce n'est plus sa faute, c'est celle de Claudine : il a donné par ses démarches le premier mouvement d'action à cette faute, j'en conviens; mais il ne l'a pas commise, et cela ne l'empêchera pas d'obtenir de marier sa fille à son gré. Tu vois comme moi, sur tout ceci, et tous les deux peut-être voyons-nous trop en noir: ah! tu le sais, mon cher, l'amour et l'amitié s'alarment aisément, ce dernier sentiment est la source de la crainte; l'autre fomente les mien- nes. N'abandonne point, je t'en conjure, cette malheureuse mère ; je craindrais la solitude pour elle; son âme, encouragée par les conseils, forti- fiée par le charme de la belle société de ta belle- mère et de ta femme succombera moins à ses tourments, que si elle était livrée à elle-même. Adieu, je ne puis résister au plaisir d'écrire un mot à ma chère Aline, et je vais le placer dans ta lettre. ir^'*»''"*^! LETTRE XXV. VALCOUR A ALINE. Paris, ce 22 septembre. ZfSrr^^ vous ai plainte, Aline, vous m'êtes ^^1 RC devenue plus chère encore pendant vos x^~^^ souffrances 1 II faut aimer comme je le fais pour sentir ce que j'ai éprouvé. Juste ciel! celui qui, par état, doit être le gardien de la vertu de sa fille, en devient donc le corrupteur? où ne conduisent pas les désordres d'une tête égarée, et d'un cœur sans principes!.. Ils triomphaient. les monstres, pendant que triste, abandonné, en proie aux plus cuisantes inquiétudes, la seule pensée du bonheur qu'ils arrachaient n'eût osé seulement pénétrer mon esprit... Aline, par- donnez-moi une question... On ne se peint 21 8 ALINE point les tendres sollicitudes de l'amour malheu- reux; on n'imagine point où va sa curiosité... Mais dans ce mouvement qui vous a fait fuir, entrait-il un peu d'amour à côté de la décence? étiez-vous aussi fâchée de l'insulte à la pudeur, que de l'outrage fait à l'amant ? L'un vous rend bien respectable à mes yeux; mais combien l'autre vous y rendrait plus adorable encore! et peut-être en l'état cruel où je suis, préfèrerais-je vous voir une vertu de moins, pour un degré d'amour de plus. î^îais où se perd mon imagi- nation? Ne sont-ce pas ces vertus que j'aime ? et l'idole de mon cœur est-elle autre chose que la réunion de toutes les vertus? Ah! fuyez, Aline, fuyez toujours le crime quand il vous poursuivra; que ce soit amour ou sagesse, ne le laissez jamais approcher de vous ; il ne peut vous attein- dre, sans doute, mais qu'il n'ose même vous approcher; imposez-lui par vos regards, contrai- gnez-le par vos discours, éloignez-le par vos vertus, et que son existence soit impossible, dans tous les lieux que vous embellissez. Je vous enlève une sœur, Aline, une sœur déjà votre compagne, pour vous en rendre une à deux cents lieues de vous, que vous ne verrez peut-être de votre vie. Mais si la malheureuse Sophie ne vous appartient plus par les liens de la nature, que ceux de la pitié vous la rendent ET VALCOUR 219 toujours chère; plus elle retombe dans l'infor- tune, plus vous lui devez vos soins. La nécessité où vous allez être de vous en séparer vous fera peut-être venir l'idée de la rendre à sa mère; ne lui désirez point un tel sort ; gardez-vous de la lui donner, elle achèverait de se corrompre. C'est par un motif excusable, sans doute, que Clau- dine a voulu l'éloigner d'elle ; elle croyait, au moyen de cette fourberie, faire passer à cette fille la fortune immense que votre père assurait devoir appartenir un jour à la sienne. Mais Claudine ne s'est pas tenue là; elle est visible- ment coupable d'une autre supercherie qui dévoile la bassesse de son âme ; elle est de plus très intéressée; voyant ses projets évanouis, peut-être par des voies moins honnêtes, cher- cherait-elle à faire retrouver à sa fille la for- tune que n'a pu lui procurer sa première fraude. Le village qu'elle habite est un de ces asiles empestés, où la débauche de la capitale vient se couvrir des ombres du mystère; ne l'y envoyez point. Je vous réponds qu'elle n'y serait pas longtemps en sûreté. Les engagements pris avec Isabeau ont des écueils, Déterville les a sentis: ce sera là où le président fera ses premières recherches, s'il persiste, comme il paraît, dans l'extrême envie de l'avoir. Voyez donc, avec votre aimable /aère, ce qu'il y aura de mieux ALINE ET VALCOUR pour cette infortunée, et donnez-moi vos ordres, si vous croyez que dans tout ceci je puisse vous être utile. Cependant vous voilà tranquille jus- qu'à la fin du voyage ; je l'imagine au moins ; permettez que je vous invite à mettre cet inter- valle à profit, pour faire usage de vos jolis talents, quel que soit l'état que le sort vous des- tine, vous les retrouverez sans cesse; ils épa- nouiront la fleur de vos beaux jours, si le ciel, comme je l'espère, vous en accorde après tant de malheurs; ils calmeront vos ennuis, si, par une affreuse fatalité, les épines doivent éternel- lement naître sous vos pas. Vous devez donc les cultiver dans toutes les circonstances; je n'en vois qu'une où peut-être ils seraient inutiles, celle où destinés l'un à l'autre, il ne pourrait exister d'instant où nous eussions besoin de nous distraire des sentiments que nous éprou- verions. Pardon des légères craintes qui s'aperçoivent encore dans ma lettre; je les relis avec peine, et n'ose les effacer ; qu'elles ne vous effrayent pourtant point; ne les attribuez qu'à l'état de mon âme; ne frémit-on pas toujours pour ce qu'on aime. <^%'¥Wî^Wm<>'iM^m'^M?"^' !-^C "^"o^i" répondre, et plus au long, et d'une 4Ôo/C^ ,, , ...r..„_.. V 1. ....... ..:^^:<~^l manière plus satisfaisante, à la lettre que vous m'avez fait l'amitié de m'écrire, mais, enchaîné par des considérations dont je dépends essentiellement, je ne puis vous donner sur l'ob- jet de vos demandes d'autres lumières que celles qui sont contenues dans le peu de lignes que vous allez lire. Elisabeth de Kerneuil, douée de tous les agré- ments de la figure et de l'esprit, mais fille d'une mère qui ne pouvait la souffrir, répondit fort jeune encore aux sentiments du comte de Ker- ' Cette lettre-ci était incluse dans la suivante. ALINE ET VALCOUR 247 neuil, l'un des premiers gentilshommes de Bre- tagne. Les obstacles invincibles qu'ils éprouvè- rent l'un et l'autre à l'union qu'ils désiraient, furent causes de deux malheurs qui ont à jamais perdu ces jeunes gens. Le comte s'est expatrié, il a servi quelque temps en Russie... On l'y croit mort; avant que la nouvelle ne s'en répandît, mademoiselle de Kerneuil avait déjà fini sa vie d'une manière plus affreuse : elle se tua dès qu'elle vit l'impossibilité d'appartenir jamais à l'objet de ses feux... Son père était mort depuis longtemps; sa mère a terminé ses jours deux ans après l'événement qui trancha ceux de sa fille, et comme mademoiselle de Kerneuil était fille uni- que, les biens ont passé à des collatéraux... c'est tout ce que je puis vous dire. Qui que ce soit que vous interrogiez dans notre province, ne vous répondrait pas avec tant de franchise, il altérerait les faits, avec d'autant plus de vrai- semblance qu'on avait fait courir des bruits très divers sur cette malheureuse aventure... Vous eussiez sans doute désiré plus de détails, mais les liens que j'ai avec les deux familles me les interdisent. Adieu, mon cher cousin, j'exige votre parole, que ce que je vous dis ne sera jamais révélé qu'aux personnes qui vous chargent de m'écrire, et que vous voudrez bien engager au secret. LETTRE XXX. MADAME DE BLAMONT A VALCOUR. Vertfeuille, ce i6 octobre. Y^^^^iiSEZ et pleurez avec moi... ne le savais- ofilX^^ je pas, que je ne retrouverais cette fille v'i/r^^^' une minute, que pour la regretter éternellement... Elle était malheureuse... Ah comme je l'aurais aimée!... elle s'est tuée de désespoir... Elle était haïe... Funeste erreur!.. Tout cela fût-il arrivé sans l'infamie de cette nourrice? sans l'affreux projet de mon époux ? J'aurais voulu de plus grands détails, mais à quoi m'eussent-ils servi ? je l'ai perdue!., je ne la verrai jamais!.. Il faut étouffer tous les mou- vements de mon cœur, ah! j'apprends depuis tant d'années à leur faire violence, qu'un sacri- ALINE ET VALCOUR 249 fice de plus ne devrait pas me coûter... Valcour, écrivez-moi... calmez-moi, vous n'imaginez pas combien j'ai besoin de l'être, mon cœur tou- jours déçu, veut les secours de l'amitié,, il lui faut un sentiment réel pour le consoler de toutes les illusions qui l'égarent. En vérité, c'est un grand malheur d'être organisé moins grossièrement qu'un autre ; pour une ou deux jouissances meil- leures, on y trouve vingt tourments de plus. L'excès des précautions que nous sommes obligées de prendre, nous privera peut-être de vous écrire aussi souvent que nous le faisions : cet homme cruel se fait informer de tout, et il n'y a pas une de ses manoeuvres qui ne me fasse frémir. Cependant, ne vous inquiétez nullement, il ne se passera rien de sérieux que vous n'en soyez instruit aussitôt. Adieu, plaignez-moi et ne cessez jamais de m'aimer. LETTRE XXXI. VALCOUR A MADAME DE BLAMONT. Paris, ce 22 octobre. ^\rj^Pui, madame; je l'avoue, trop de sensi- /lwfÛi'Jr\ bilité est un des plus cruels présents è^T^^ que nous ait fait la nature; en ce mo- ment, cet excès fait votre malheur. Votre âme est d'une telle délicatesse qu'elle semble toujours voler au-devant de toutes les informations pour s'en composer des supplices. On dirait qu'elle aime à s'en nourrir, et que cette manière d'exis- ter comme plus vive, devient celle qui lui va le mieux. Que vous importe cette fille que vous n'avez jamais connue? c'est bien assez de pleurer sur des maux réels, sans regretter les plaisirs ALINE ET VALCOUR 25 I qu'on n'a pu prendre. Avec cette façon de pen- ser, on se ferait des peines de tout, et l'on se rendrait fort malheureux. Sans doute notre amour pour nos enfants doit être en raison du leur pour nous; il me paraîtrait tout aussi déplacé d'aimer un enfant qui nous haïrait, qu'il est fou (pardonnez-moi l'expression,) d'en aimer un que nous ne devons jamais voir. L'amour suppose des rapports, et quels sont ceux qui peu- vent exister entre nous et un être inconnu? Peut- être trouverez-vous mes moyens de consolation un peu durs; mais il faut impitoyablement enle- ver à un cœur aussi sensible que le vôtre, la facilité perpétuelle qu'il a de s'affliger; retrouvez dans le sein de votre Aline... de cette Aline qui vous adore, les jouissances que la mort de Claire vous dérobe . Ah ! votre santé m'inquiète bien plus que cette perte qui ne doit en vérité vous faire aucune impression ! voilà une chose réelle à ménager et qu'il ne faut pas sacrifier à des chimères; songez que vous vous devez à vous- même, à une fille qui ne respire que pour vous, à des amis, au nombre desquels j'ose me mettre, et que désolerait la plus petite altération d'une santé qui leur est si chère. J'apprends avec dou- leur que vous voulez être quelque temps sans me donner de vos nouvelles; je vous remercie de l'instant que vous avez choisi pour me le dire; ALINE ET VALCOUR mon cœur uniquement rempli de vos chagrins, sent bien moins ceux dont cette menace l'acca- ble... Ne vous occupez que de vous, madame, ne pensez qu'à vous, je vous en conjure; je serai consolé de tout, que dis-je, je serai toujours heureux, quand j'apprendrai que vous souffrez moins. C'est la seule chose que je vous supplie de ne pas me laisser ignorer. LETTRE XXXII. VALCOUR A ALINE. Paris, ce 5 novembre. |UEL silence! je n'ai osé le troubler, îvlë^Xp "^^^^ ^" étais-je plus tranquille!.. S'il ^^yl^^ m'était possible de vous voir, je souf- frirais bien moins de ces privations de lettres... ni'iis vivre sans vous entendre et sans vous contempler,Aline!.. concevez-vous la violence de ce supplice ? et pourquoi ne vous verrais-je pas? pourquoi ne m'accorderiez-vous pas une minute? Je sens toute l'étendue de la demande, je ne me rappelle qu'en tremblant qu'elle m'a déjà été refusée; mais je trouve dans la force de mon amour, le courage de la refaire encore... Pendant ces longues soirées... j'arriverais déguisé... un seul instant aux pieds de votre respectable mère et aux vôtres; quel calme répandrait cette minute de bonheur sur le reste des jours malheureux 254 ALINE ET VALCOUR que je dois passer encore loin de vous. Pouvez- vous exiger que ces jours... ces jours infortunés qui vous sont consacrés, s'usent ainsi dans les larmes et la douleur? Ah ! qu'il me soit permis d'acheter au prix de mon sang cette faveur que j'ose implorer!., que je la paye de ma vie s'il le faut, je ne veux exister que ce seul intervalle, et j'abandonne^ sans regrets, tous les moments qui doivent le suivre. Que me sont ceux où je suis condamné à vivre sans vous! En vain, Aline... en vain fais-je tout ce que je peux pour éloigner de moi ce désir violent, il renaît sans cesse dans mon cœur, toutes mes idées me le ramènent, je dois mourir ou le satisfaire... ce qui me distrayait autrefois, m'est à charge; je parcours les beautés de la nature... je l'étudié, je cherche à la surprendre dans ses secrets, et elle ne me montre jamais que mon Aline. Ayez pitié de votre ouvrage, ne me punissez pas de mon amour!., ne cherchez pas surtout à me calmer par des raisons, mon cœur n'écoute plus que le sentiment qui l'entraîne ; si vous ne le satisfaites pas Aline, vous allez le réduire au désespoir... et vous n'échapperez pas à vos remords... Votre excès de rigueur aura fait deux malheureux, sans que quelques bienséances auxquelles vous aurez inutilement sacrifié, vous donnent une vertu de plus. LETTRE XXXIir. MADAME DE BLAMONT A VALCOUR. Vertfeuille, ce 12 îwvembre. Viy^vvui, c'est moi qui réponds; votre Aline "^ (?s) ^^^ *^°P faible pour s'en charger, vous (o^^^ la faites pleurer... vous me faites du chagrin, vous vous en faites à vous-même, et voilà, ce me semble, tout ce qui résulte de ce petit moment d'effervescence que vous n'avez pu contenir. Ne sentez-vous donc pas l'impossi- bilité de votre proposition, et dans la circons- tance où nous sommes, pouvez-vous exiger une telle chose? Vous dites que vous m'aimez; si cela est, ne cherchez donc pas à me rendre plus malheureuse que je ne le suis; doutez-vous que 256 ALINE ce ne soit sur moi que retomberait l'orage si la démarche était découverte ? Ah ! mon ami ! appelez ici au secours de votre raison cette déli- catesse qui caractérise si bien le cœur qui m'a séduite... Consultez-la, vous verrez si elle vous permet de vouloir acheter un moment de bon- heur, au prix de celui des gens qui vous aiment le mieux dans le monde. Croyez-vous que cela puisse être ignoré .'' Je suppose que cela fût, serais-je moins coupable d'y avoir consenti, malgré la promesse que j'ai faite de m'y opposer. Je sais bien que je n'ai rien à craindre de vous : votre honnêteté, vos vertus me rassurent, et l'amant assez délicat pour n'exiger un rendez-vous de sa maîtresse qu'en présence même de sa mère, ne deviendra jamais le séducteur de celle qu'il aime; ainsi ce n'est pas sur elle que tombent mes crain- tes... c'est sur vous seul... vous éloigneriez votre bonheur... Que dis-je, vous le détruiriez à jamais. Travaillons plutôt à l'obtenir un jour, sans mélange, qu'à le goûter ainsi par portion, qu'à hasarder pour un moment heureux qui, peut- être, ne réussirait pas, la certitude de le savourer bientôt tout entier... Non, je m'oppose à cette fantaisie; je fais plus, j'exige qu'au moins d'ici à quelque temps vous ne m'en parliez plus... vous qui invitez les autres au courage... est-ce ainsi que vous en faites paraître?.. Je vous par- ET VALCOUR ^57 donnerais si vous aviez quelques motifs de jalou- sie, mais vous êtes aimé, vous l'êtes uniquement; rien ne peut agiter votre âme, rien ne doit la porter au désespoir; songez que c'est moi... moi qui vous aime peut-être autant qu'elle, que c'est moi qui vous défends de vous désespérer, et que c'est moi que vous affligerez, si vous ne me mandez pas que vous êtes plus sage. Oh! pauvre philosophie! est-ce donc de cette manière que tu captives le cœur de l'homme ; est-ce donc ainsi que tu te rends maître de ses passions!,. La voilà cette chère Aline... la voilà près de moi, qui pleure comme une enfant... — Mais, maman, dit-elle, avec ses grands yeux tout en larmes... il me semble qu'un petit quart d'heure... — Eh bien! vous le voyez... ne la grondez donc pas, elle le désire autant que vous ; que cette certitude vous calme... Mais cela ne se peut pas, soyez bien sûr que si je n'y voyais pas moi-même les plus grands dangers, je l'aurais peut-être imaginé la première; croyez-vous que je ne sache pas ce qui peut convenir à l'amour? Je n'ai jamais connu. Dieu merci, cette espèce de délire, mais je le conçois. Rassurez-vous donc, vous êtes aimé, oui, j'ai voulu que ce mot fût tracé par celle même qui l'écrit d'après son cœur: on vous aime, on s'occupe de vous, on I 17 258 ALINE ET VALCOUR travaille pour vous, mais ne détruisez pas l'effet de nos soins, et ne cherchez pas à tout perdre pour un instant de satisfaction, qui ne servirait peut-être qu'à nous replonger dans un abîme de tourments et de maux... Oh mon ami! pardon- nez-moi... je sens bien que je vous rends mal- heureux, aimez-moi assez pour me dire que non... pour m'assurer que vous avez déjà fait le sacrifice de cette extravagance. Oui, dites-le-moi, j'aime mieux que la victoire soit le fruit de votre raison que de mes arguments ; à côté du bien que je fais, je n'aurais pas du mo'ns le chagrin d'imaginer que je vous tourmente; ma jouissance sera tout entière, je serai sûre que vous avez été raisonnable par le seul effet de vos réflexions, et je n'ai pas la douleur de déchirer votre âme en vous écrivant les miennes. LETTRE XXXIV. DÉTERVILLE A VALCOUR. Icrifcuillc, ce 15 novembre. g'^^EPuis assez longtemps, tu dois t'étre êl^S ''^P^^?"' ^^" ^^^^" Valcour, que quand S?y^o) les lettres sont de moi, il s'agit toujours de quelques nouvelles catastrophes... Eh bien ! voilà déjà la tête en l'air... la philosophie hors de ses gonds,comme disait l'autre jour une cer- taine dame de ta connaissance, à propos de ton ridicule projet... plus de tranquillité... plus de principes... plus de bon sens !.. Qu'il faut peu de choses pourtant pour faire un fou d'un homme raisonnable, et souvent un être très sensé de la plus extravagante des créatures. Il me prend envie de t'impatienter... voyons... calculons d'un 2 00 ALINE côté tous les événements que tu dois regarder comme heureux ; secondement, tous ceux qui peuvent t'être contraires; troisièmement, enfin, tous ceux qui ne te sont qu'indifférents. II est bien certain que ce que j'ai à t'apprendre est dans l'une de ces trois classes ; formons-les. Il serait possible d'abord que le président fût revenu ; qu'Aline fût enlevée... possible qu'il se fût mis à la raison; qu'on t'attendît pour un mariage... extrêmement simple, que des inconnus fussent fortuitement arrivés à Vertfeuille, et nous eus- sent appris des choses très extraordinaires ; n'est- il pas vrai, mon cher, que tous ces incidents sont dans la classe des choses possibles ! Eh bien ! calme tes craintes sur le premier; ne te livre pas tout à fait au doux espoir du second, et écoute pacifiquement le troisième. Le soir que madame de Blamont t'écrivit, nous étions, elle, Aline, Eugénie et moi, à rai- sonner sur ta folie ; monsieur de Beaulé jouait aux échecs avec madame de Senneval ; il était environ huit heures du soir, le ciel très obscur se remettait à peine d'un ouragan épouvantable, lorsque tout à coup nous entendîmes un homme à cheval foire retentir la cour de son fouet... de ses cris, et appeler à lui de toutes ses forces... On ouvre les portes, les valets courent. — On éclaire, madame de Blamont frémit, Aline et ET VALCOUR 2 01 elle s'imaginent revoir encore le terrible objet de leurs craintes; le comte lui-même, tout échec et mat qu'il est, vole avec moi à la suite des valets et nous amenons enfin dans la première antichambre, un malheureux domestique mouillé jusqu'aux os, crotté par-dessus la tête, qui nous demande s'il est dans la route d'Orléans, et s'il lui reste bien du chemin à faire pour arriver dans cette ville. — Beaucoup ; et d'où venez-vous ? — De Lyon, nous allons à petites journées à Paris ; mon maître qui me suit avec sa femme a voulu passer par la route d'Orléans, et ce mau- dit caprice est cause que nous voilà perdus. Je connais l'autre chemin, point du tout celui-ci... La nuit est venue... Un temps du diable, mar- chant en tête de la voiture, j'ai égaré le postillon qui me suivait, parce que je m'égarais moi- même, et nous voilà à présent je ne sais oii. — Chez d'honnêtes gens. — Je le vois bien, mais nous aimerions mieux être à l'auberge ; parce que mon maître qui voyage incognito, entendez-vous, ne veut gêner personne^ et il n'acceptera sûrement jamais l'asile que vous allez avoir la politesse de lui ofinr. — Et où est-il votre maître .'' — A deux cents pas d'ici, au coin de l'avenue; 2^2 ALINE s'il )' avait eu seulement une chaumière, il s'y serait arrêté ; mais il n"y a que des arbres, il m'a envoyé devant pour tâcher d'obtenir quel- ques éclaircissements sur la route qu'il nous faut prendre. — Allez le chercher, lui dit le comte, et dites- lui que madame la présidente de Blâment, dans la terre de laquelle il est, serait très fâchée qu'il ne lui fit pas l'honneur de venir souper chez eile. — Ma foi, monsieur, vous nous rendez la vie; vivent les honnêtes gens, morbleu! Si j'étais tombé dans une caverne de voleurs on ne m'au- rait pas tant fait de politesse. Et l'écuyer fidèle revole vers son maître, pendant que le comte s'empresse d'apprendre à madame de Blamont la liberté qu'il vient de se permettre, en offrant sa maison à ces voyageurs égarés. Cette femme charmante que l'on sert quand on lui prépare le plaisir de faire une bonne oeuvre, a, comme tu crois, sonné bien vite pour donner ses ordres : on a allumé des flambeaux, et on a couru au-devant de la voi- ture pour la conduire plus sûrement à la maison. Un quart d'heure après, les portes du salon se sont ouvertes, et nous avons vu paraître un jeune homme d'environ vingt-sept ans, nous présentant, comme lui appartenant, une femme de dix-sept à dix-huit ans, et nous offrant l'un et ET VALCOUR 263 l'autre à côté des traits les plus doux et les plus réguliers, le ton le meilleur et le plus honnête. — Quelles grâces ne dois-je pas rendre à la fortune, madame, a dit le jeune homme à la maîtresse du logis, de l'accident qui nous arrive, puisqu'à lui seul est dû le bonheur inespéré pour moi de vous offrir mes respects. Je ne vous demanderais qu'un guide, madame, si mes che- vaux n'étaient pas rendus, et si j'osais ravir à votre cœur le charme que je lui vois goûter à l'hospitalité qu'il nous donne. Et pendant ce temps-là, la jeune femme s'exprimait avec encore plus d'agrément et de facilité. Elle était habillée à l'anglaise, un élégant chapeau de paille sur les yeux, la taille mince et bien prise, de très beaux cheveux noirs, négligemment atta- chés par un ruban rose, une vivacité extraordi- naire dans les yeux: le nez un peu aquilin, de belles dents, de très jolis détails, et une finesse étonnante dans les traits... On s'est assis, on a jasé un instant, et on s'est mis à table... — Vous alliez à Paris, monsieur, a dit madame de Blamont au jeune homme? — Non, madame, je ramène ma femme au sein de sa famille, dans la province du Mans, et je rejoins mon corps après l'y avoir laissée. — Êtes- vous des nôtres, a dit le géntral Beaulé, servez-vous dans la cavalerie? 264 ALINE — Non, monsieur, je suis capitaine au régi- ment de Navarre, et je vais le retrouver à Calais, après avoir remis ma femme entre les mains de sa mère ; nous venons de voir, en Dauphiné, un vieil oncle à moi, qui voulait nous embrasser avant de mourir, et qui nous a laissé douze mille livres de rente. Voilà le voyage bien payé, a dit madame de Senneval. — Oui, madame, si quelque chose pouvait payer la mort des gens qu'on aime et qui nous tiennent d'aussi près. Au dessert, Léonore, c'est le nom de cette charmante aventurière, a eu un petit moment de vapeur; Sainville, son époux, a volé à elle. — Ne vous alarmez pas, madame, a-t-il dit à madame de Blamont, ce sont des accidents de jeune femme, qui doivent peu surprendre dans les premières années d'un mariage ; nous vous demandons la permission de nous retirer... Et ils sont montés tous les deux dans l'appar- tement qui leur était destiné. Comme Léonore n'a point de femme avec elle, madame de Bla- mont lui a envoyé les siennes; elle les a remer- ciées très honnêtement, et ne s'en est point servi. Revenus tous du premier étonnement de cette aventure, il nous a été impossible de ne pas entrevoir des contradictions dans le récit de nos KT VALCOUJi 26 = voyageurs; d'abord le valet nous dit qu'ils vien- nent de Lyon, et qu'ils vont à Paris. — Le maî- tre, ou qui oublie l'ordre donné à son valet, ou qui a peut-être négligé de lui en donner un, nous assure, au contraire, que c'est du Dauphiné qu'il vient, et que c'est vers le Maine que leurs pas se dirigent. La tournure de la jeune per- sonne nous parut d'ailleurs un peu suspecte. Elle a le ton gracieux et poli, sans doute, l'air de l'excellente éducation ; mais en l'examinant un peu mieux, on voit qu'il y a plus d'art que de nature dans ce qui lui donne les dehors de la bonne compagnie. Ses manières sont étudiées, ses gestes arrangés, sa prononciation belle, mais aftectée ; elle est compassée dans ses mouve- ments, et au travers de tout cela, cependant, on trouve de la candeur et de la modestie. Le jeune homme est d'une très jolie figure, brun, un peu hâlé, lestement fait, de très beaux yeux, les che- veux superbes ; son ton est moins maniéré que celui de la personne qui l'accompagne, mais on voit qu'il connaît celui du monde, et qu'il a tout ce qu'il faut pour y réussir. Au milieu de nos combinaisons, le comte chercha le nom de Sain- ville dans l'état du régiment de Navarre, et ne le trouva point. Nos soupçons redoublèrent... Nous demandâmes l'ordre qu'ils avaient donné à leurs gens. Ils leurs avaient dit de s'informer de Tins- 2 66 ALINE tant où madame de Elamont serait visible le lendemain matin, d'entrer chez eux une heure avant, et qu'ils partiraient immédiatement après avoir pris congé de la maîtresse du château. — Parbleu, dit le comte de Beaulé, ce sont là deux aventuriers, je le parie ; il faut qu'ils nous payent l'hospitalité par le récit de leur histoire. Un moment, par délicatesse, madame de Blâ- ment s'oppose à ce projet; elle craignait que cela ne les fâchât. — Plus il y a de contradictions dans ce qu'ils disent, plus il est clair, objectait-elle, que leur intention est de se cacher; le valet en est convenu ; il nous a dit que son maître voyageait mystérieusement; ne les contraignons pas à nous avouer leur secret. Cette hospitalité que nous leur accordons ne nous oblige qu'à des égards... nous y manquerons, ce me sem^ble, en les forçant de se dévoiler. — - Mais il ne s'agit que de leur proposer, a dit madame de Senneval; si cela les afflige, nous les laisserons partir sans leur en parler davan- tage : et si, dans un cas contraire, ils viennent à y consentir, pourquoi nous priver de cet amuse- ment ? Eugénie proposa de faire questionner leurs gens, mais madame de Blamont ne le voulut pas; et définitivement la résolution prise fut, que la ET VALCOUR IlGy maîtresse du logis irait elie-méme voir la jeune femme le lendemain matin ; qu'elle commence- rait par l'inviter à se reposer quelques jours à Vertfeuille; qu'insensiblement elle lui laisserait apercevoir l'intérêt qu'elle aurait de la connaître plus particulièrement... ]Mais timide comme tu la sais, elle n'osa jamais faire cette visite seule, et je fus choisi pour l'y accompagner. Comme elle avait fait dire exprès qu'il ferait jour chez elle à neuf heures, afin d'être sûre de les trouver levés à huit et demie, nous y passâmes à cette heure : leur toilette était achevée, et ils se pré- paraient à descendre... Ils témoignèrent com- bien ils étaient honteux d'ctre prévenus. Les politesses furent réciproques de part et d'autre. Madame de Blamont engagea la conversation avec beaucoup d'adresse ; le mari et la femme, tous deux rem.plis d'esprit, la devinèrent, et loin de se refuser à ce qu'on paraissait désirer d'eux, ils témoignèrent, sans la moindre contrainte, qu'ils étaient trop heureux de pouvoir recon- naître, par une aussi faible marque d'obéissance, toutes les attentions dont on les comblait. — N'imaginant pas que nous pouvions vous intéresser à ce point, madame, dit Sainville, vous nous pardonnerez d'avoir un peu déguisé le vrai en arrivant hier chez vous. Il est des choses que l'on peut cacher, sans offenser en rien 2 68 ALINE ET VALCOUR ceux avec qui l'on les déguise; en ne nous refu- sant point aujourd'hui aux éclaircissements que vous exigez, peut-être serons-nous même encore contraints à quelques restrictions; mais comme elles ne diminueront en rien la singularité de nos récits, vous nous les pardonnerez, madame, bien sûre que l'exactitude la plus entière guidera tous nos autres détails... Contente de ce qu'elle obtenait, madame de Blamont n'osa pas appuyer davantage; et il fut convenu que l'on ferait un déjeuner dînatoire, qui, nous formant une plus grande journée, nous donnerait le temps de prêter toute notre atten- tion aux aventures que nous devions entendre. On se mit donc à table de très bonne heure, et dès que l'on fut rentré dans le salon, la compagnie s'étant rangée en demi-cercle au- tour de ces deux jeunes personnes, Sainville commença son récit dans les termes suivants. Le courrier part, l'heure presse, tu permettras, mon cher Valcour, que ce long détail fasse le sujet de ma prochaine lettre, et je t'embrasse. FIN DU TOME PREMIER. TABLE DES MATIÈRES TOME PREMIER PAGES AVANT-PROPOS V AVIS DE l'Éditeur ix ESSENTIEL A LIRE XV Lettre Première. Déterville à Valcour . i Lettre IL Aline à ValcoiLV 7 Lettre III. Valcour à Aline .... 13 Lettre IV. Aline à Valcour 19 Lettre V. Valcour à Aline 24 Histoire de Valcour 25 Lettre VI. Aline à Valcour .... 46 Lettre VII. Déterville à Valcour ... 49 Lettre VIII. Valcour à Déterville . . 53 Lettre IX. Le Président de Bl amont à Dolbourg 56 Lettre X. Aline à Valcour 60 TABLE DES MATIERES Lettre XL Valcour à Aline .... 65 Lettre XIL iV""" de Blamont à Valcotiv. 67 Lettre XIIL Alinéa Valcour .... 71 75 77 84 85 Lettre XIV. Valcoitr à Aline . Lettre XV. Déterville à Valcour Lettre XVL Déterville à Valcour Histoire de Sophie . Lettre XVIL Déterville à Valcour . . 107 Lettre XVIIL Déterville à Valcour . . 124 Lettre XIX. Valcour à Déterville. . . 134 Lettre XX. Valcour à Aline . . . . 138 Lettre XXL Déterville à Valcour. . . 142 Lettre XXH. Aline à Valcour. . . , 158 Lettre XXIIL Déterville à Valcour . . i6r Lettre XXIV. Valcour à Déterville . . 197 Lettre XXV. Valcour à Aline. . . . 217 Lettre XXVI. Le Président de Blamont à Dolbourg 221 Lettre XXVII. M""^de Blamont à Valcour 227 Lettre XXVIII. Aline à Valcour . . . 241 Lettre XXIX. Le chevalier de Meilcourt à Déterville 246 hETTRE XXX. M"^*^ de Blamont à Valcour 248 Lettre XXXI. Valcour à M'^'^de Blamont 250 'LetikhXXXII. Valcour à Aline . . . 253 Lettre XXXU.l.M'»''dc Blamont àValcour 255 Lettre XXXIV. Déterville à Valcour. . 25 g TABLE DES MATIERES 271 TOMF DEUXIEME PAGES Lettre XXXV. Dcterville à Valcour . . i Histoire de Sainville et de Léonore i Histoire de Zamé iSi TOME TROISIÈME Lettre XXXVL DéterviUe à Valcour . . i Lettre XXXVIL Le Président dcBlamont à Dolboiirg 20 Lettre XXXVIIL DéterviUe à Valcour . 27 Histoire de Léonore 27 Le Crime du sentiment 289 Suite de l'Histoire de Léonore. . 313 TOME QUATRIÈME Lettre XXXIX. DéterviUe à Valcour . . i Lettre XL. Valco7ir à M""" de Blamoni . 21 Lettre XLL M'"'' de Blâmant à Valcour . 26 Lettre XLIL Aline à Valcour .... 30 Lettre XLlll. Aline à Valcoitr . . . . 3S Lettre XLIV. Le Président de Blaniont d Dolbourg 42 Lettre XLV. M'"'- de Blaniont â Valcour . 5 1 Lettre XLVL Valcour à i¥'"'' de Blaniont. 66 Lettre XLVIL M"^^ de Blaniont à Valcour 7g Lettre XLVIIL Léonore à AL"" de Blaniont 83 Lettre XLIX. Sophie à M"'^ de Blâmant . 87 273 TABLE DES MATIERES Lettre L, M'^^'^ de Blamont à Valcour . 96 Lettre Ll. Valcour à M"^^ de Blauiont . 100 Lettre LIL Le Président de Blamont Dolbourg . Lettre LIIL Déterville à Valcour . . Lettre LIV. Valcour à M"^° de Blamont Lettre LV. Aline à Valcour Lettre LVL i\/'*'^ de Blamont à Valcour Lettre LVIL A madame de Blamont. Lettre LVIIL M'^^^ de Blamont à Valcour Lettre LIX. M'"'' de Blamont à Valcour Lettre LX. Valcour à M""' de Blamont Lettre LXL Valcour à Aline . ' . Lettre LXIL M "^^ de Blamont à Valcour Lettre LXIIL Ali^ie à Valcour . . Lettre LXIV. Le Président de Blamont à Dolbourg Lettre LXV. Valcour à Déterville . Lettre LXVL Aline à Valcour. . . Lettre LXVIL Déterville à Valcour . Lettre LXVIIL Julie à Déterville. . Lettre LXIX. Aline à Déterville . . Lettre LXX. Aline aux mânes de sa mer Lettre LXXL Aline à Valcour. Lettre LXXIL Valcour à Déterville . Note de l'Editeur 108 114 116 125 128 137 144 152 154 157 159 i65 173 187 195 249 282 286 290 300 303 ■^>z:s^<&- 0) § H W ^- o c^ o* a o •s. s •H +> Ci O O 13 H W > •H ce